Critique de Perfect Blue [PIFFF 2013]

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Pafekuto Buru

De Satoshi Kon

Avec Junko Iwao, Rica Matsumoto et Shinpachi Tsuji

Japan – 1997 – 1h21

Rating: ★★★★★

Mima Kirigoe, une chanteuse de J-Pop, quitte son groupe pour devenir actrice. Ce changement de carrière n’est pas au goût d’un de ses fans qui commence à persécuter la jeune artiste. Voyant son entourage professionnel devenir la cible d’un tueur psychotique, Mima sombre peu à peu dans une forme de schizophrénie. Qui est-elle vraiment ?

Après sa collaboration remarquée au projet Memories de Katsuhiro Otomo (créateur d’Akira), le génialissime Satoshi Kon réalise son premier long-métrage en tant que réalisateur, Perfect Blue. Prenant pour décor le milieu des otakus, ces fans de culture pop japonaise (chansons, mangas, animes),  Perfect Blue impose son réalisateur comme l’équivalent d’un David Lynch du cinéma d’animation japonais, par son amour des histoires alambiquées, des troubles de la perception de la réalité et de la superposition de temporalités parallèles.

Fonctionnant comme un thriller (certains diront même comme un giallo), l’histoire de Perfect Blue se pose en énigme, prenant un malin plaisir à égarer son spectateur sur plusieurs niveaux de réalité. Dix ans avant Inland Empire de David Lynch, Satoshi Kon réfléchit sur les différentes strates qui constituent une idole (dont le sens diffère au Japon puisqu’il s’agit là-bas d’un métier à part entière et non d’un statut de notoriété comme en Occident), à la fois personnage privé, public, médiatique, désincarné (par les rôles qu’elle interprète) et fantasmé (par ses propres fans). Malmenée par sa propre perception d’elle-même, l’héroïne de Perfect Blue perd pied avec son identité. Elle tourne un film, s’appelant judicieusement Double Lien et dont le scénario n’est pas fini, qui fait écho aux tourments qu’elle subit dans la vraie vie.

Par l’omniprésence des miroirs et des reflets qu’ils renvoient, on pourrait voir Double Lien, le film dans le film, comme la véritable réalité qui se dissimule derrière l’intrigue qui nous est proposée ou comme la matérialisation des psychoses de son héroïne. S’agit-il de la véritable histoire de Mima Kirigoe ? La question qu’elle adresse directement au spectateur (dans le rétroviseur d’une voiture, soit toujours un miroir) lors de la conclusion du film impose, en bon récit dickien (puisque Satoshi Kon était fan de Philip K. Dick), à une reconsidération complète de ce que l’on a pu voir. Mima Kirigoe est-elle vraiment l’héroïne de l’histoire ou avons-nous à faire au délire psychogénique d’un fan déséquilibré se prenant un peu trop pour son idole ou d’une rivale jalouse ? Au spectateur de trouver la clé.

«Une illusion ne peut se matérialiser» comme le scandent les personnages du film. Les théories sur l’art cinématographique ont démontré que le cinéma n’était par essence qu’illusion. Une seconde illusoire de mouvement constituée par 24 photogrammes inertes, comme autant de captations illusoires d’une réalité (vous pouvez vous prendre en photo mais cette photo ne sera jamais vous, ne représentant que l’image formée par la quantité de lumière que votre corps a renvoyée dans l’objectif de la caméra – comme le dessin d’une pipe n’est pas une pipe, pour reprendre la très parlante œuvre de Magritte).

Double Lien donc entre l’illusion du cinéma photographique et du cinéma d’animation. Une photographie n’étant pas plus la réalité qu’un dessin, Satoshi Kon questionne avec Perfect Blue la nature même de son Art pour l’élever au même rang que les films dits «normaux». Car, avant Perfect Blue, la Japanime (et la culture otaku) était encore considérée comme un truc puéril de geek débiles sevrés au Club Dorothée. En parlant de cinéma, de représentation, de perception de soi, et sans faire de concessions sur la violence qu’il expose (la crudité des meurtres et des viols, avec la représentation de poils pubiens, l’un des grands tabous de la culture japonaise) ou sur la forme filmique qu’il emploie (qui relève du pur montage cinématographique), Satoshi Kon a fait entrer, plus que nul autre avant lui, la Japanime dans l’ère de la respectabilité internationale, la posant définitivement comme une branche à part entière du cinéma japonais. Un soucis de qualité auquel Satoshi Kon restera fidèle jusqu’à son décès en 2010 à l’âge de 46 ans.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».