2000 – 2010: un renouveau de l’Horreur

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La peur au cinéma fait partie des principaux attraits du 7e Art. Capable de faire voyager, réfléchir, ou rêver son audience, un film a également l’incroyable pouvoir de susciter la peur. La série de dossier déjà débutée sous le nom des “Origines de l’Horreur” a pour but de mettre en avant des points d’ancrage, des tournants dans l’Histoire du genre, qui ont fini par le faire muter, le façonner à l’image de leur époque.

Une fois n’est pas coutume, intéressons-nous à un point d’ancrage récent, ou plutôt deux, presque contemporain et significatif du virage que semble prendre le genre.

Tout part d’un étrange constat: l’horreur des années 2000 aux États-Unis se distingue en deux périodes, chacune dominée par un courant diamétralement opposé à l’autre, le torture porn et le found footage, reposant tous deux sur des codes bien différents.

Le Torture porn ou le trauma post 11 septembre

Quand on remonte la chronologie des films d’horreur de la période 2000 / 2010, on peut facilement se rendre compte de l’impact énorme que le 11 septembre a généré sur l’Horreur. Avant l’attentat, le genre balançait entre les relents de l’horreur 90’s, du fantastique (L’Élue, Jeepers Creepers, Le Couvent) aux post-Scream (Destination Finale, Mortelle Saint Valentin) en passant par l’essor des ghost stories espagnoles et japonaises (Intuitions, Les Autres). Sachant que les 90’s sont probablement la décennie la plus maigre en matière de cinéma d’Horreur, autant dire que cette nouvelle décennie présageait encore d’un cinéma horrifique déconnecté de son époque et de la société, un cinéma à base de jumpscares et de twists à la con.

Puis l’Horreur est devenue réalité. D’un coup, les infos télé  balançaient des images chocs, crues, en pleine journée dans des flashs exceptionnels. Ce jour-là, en rentrant des cours, tous les écoliers pouvaient tomber sur ces images d’immeubles en flamme, de cet effondrement, de ce  nuage de poussière blanche, dans lequel se dessinaient des silhouettes, d’où surgissaient des visages blanchis. Ces images-là  ont eu de nombreuses répercussions sur notre société, et une grande partie de l’Horreur s’est mise à devenir le miroir de ce traumatisme, matérialisant la violence ressentie, exprimant le malaise général. Ajoutons à cela le ravage des images d’Abu Ghraib et de Guantánamo, la psychose générale du terrorisme et on tient là bien des pistes de fictions horrifiques.

Le gore signait alors son grand retour, sa parole et sa crudité visuelle presque adoubée par les médias de masses et les évènements récents.  Quoi de plus gore que des corps putréfiés et du cannibalisme ? Rien d’étonnant donc que le premier motif à connaitre un retour en force soit le zombie. Délaissé depuis la fin des 80’s, le  film de contamination connait un regain dans cette première moitié de la décennie, avec de vraies idées novatrices, comme la rapidité des zombies dans l’Armée des Morts ou 28 Jours plus tard, le traitement comique de Shaun of the Dead, pour ne citer qu’eux.

Ainsi, la porte était rouverte, le chemin balisé et le spectateur réhabitué à l’exposition de viscères et aux effusions d’hémoglobine. Vint alors l’avènement du torture porn, délesté du garde-fou fantastique. Dès 2003, The Last Horror Movie de Julian Richards annonce les prémisses du sous-genre, se revendiquant du mythe urbain du snuff movie. Bien que le résultat tienne plus du bis au goût douteux que du chef d’oeuvre subversif, l’idée a germé et sera suivie l’année suivante par le film qui a fait explosé le genre au box office, Saw de James Wan. La malice de Wan tient surtout dans l’empreint à peine dissimulé à Seven de Fincher: les meurtres-pièges, l’éclairage néon, ces lieux sales et isolés, l’idée de punition de péchés. Bref, Saw montre clairement ce que Seven ne montre jamais, la torture. Et cela fait toute la différence entre le thriller horrifique de Fincher et la bobine joyeusement craspec de Wan.  La porte à la violence visuelle est ouverte, et ils sont nombreux à avoir saisi l’opportunité…

En 2005, Eli Roth dégaine son Hostel, bobine trash montrant les tortures infligés aux touristes venus teuffer au fin fond de la Slovaquie par une bande de bourreaux que de riches anonymes paient grassement en fonction de la nationalité de la victime. Roth est lui aussi un mec malin, figurant l’horreur d’Abu Ghraib/ Guantánamo appliquée à ces congénères expatriés. Deux ans plus tard, le bougre remet le couvert avec son Chapitre 2, une suite sans concession, jusqu’au-boutiste et délesté des airs de blague potache du premier opus (concernant ce diptyque torturé, l’ami Naughty Bear a récemment livré une critique aux petits oignons que vous pouvez retrouver ici, et l’ami Nico Darko, avait lui rétabli la vérité sur le 3 ici).

La parano propagée dans les médias, l’ombre du terrorisme omniprésente, la menace sur la sécurité intérieure et il n’en fallait pas plus pour que renaisse de ses cendres l’un des motifs phares des 70’s, mort plus ou moins avec la Guerre du Golf, le redneck. Étrange figure que celle-ci, typiquement américaine, vu qu’elle désigne principalement les bouseux vivant aux antipodes de la civilisation, le plus souvent les Etats du sud, le redneck image cette menace pas si lointaine, ces marginaux crasseux et arriérés, aux mœurs douteuses et aux habitudes révulsantes. Dans une société en proie au trop plein d’angoisse, le redneck est l’exutoire parfait. Il est immonde physiquement, moralement abjecte, sadique, il est plausible. De quoi largement alimenté le sous genre naissant du torture porn. La Maison des 1000 morts de Rob Zombie (2003), son second chapitre The Devil’s Rejects ou  Wolf Creek de Greg McLean (2005) comptent parmi les grandes réussites de l’époque.

Pensant le sensationnalisme du sujet suffisamment vendeur pour faire accourir des hordes de spectateurs, ou à défaut d’utilisateurs VOD, le sous genre se vautre assez vite dans la facilité, livrant métrages médiocres aux scenarii peu travaillés et dont la réalisation se limite à l’adage “plus tu montres, mieux c’est”. Au point, inévitable, de rejoindre les chemins boueux balisés par le mythe urbain dont il s’inspire, le snuff. Preuve en est, le film dont on ne prononce pas le nom (A S****** Film, vous savez, la bobine craspouille et idiote qui a affolé le net, il y a deux ans), soit l’inévitable dérive. Il fallait bien s’attendre à ce qu’un abruti fini prenne au pied de la lettre l’expression “torture porn” et nous livre un étron pile poil entre le film de boule et le snuff.  Autant dire que le sous genre ne peut survivre longtemps à ce métrage, la surenchère s’avérant très difficile. Il reste encore des poches de résistance me direz-vous; mais quel intérêt peut encore avoir un genre basé sur la transgression quand un film repousse autant les limites du bon goût et décrédibilise tout film usant des mêmes codes?

Et bizarrement, l’Horreur US n’est pas la seule à lorgner du côté obscur du gore, la “petite soeur” frenchy se passionnant plus que de raison pour le genre. Bonne chose en soi, l’Horreur à la française connait un sacré regain, grosso merdo de 2003 à 2011, du succès de Haute Tension d’Aja à la dernière sortie ciné marquante du genre, celle de Livide du duo Bustillo/Maury, la plupart des métrages adaptant d’ailleurs le motif du redneck.  Durant cette presque décennie, bon nombre de réalisateurs parviennent à transformer l’essai, acquérant ainsi une réputation suffisante pour se faire connaître des instances hollywoodiennes et internationales. Aja s’envole pour L.A et rencontre le succès avec sa version de la Colline a des yeux. Xavier Gens, remarqué grâce à Frontière(s), y tourne The Divide. Pascal Laugier passe de son Martyrs à Jessica Biel pour The Secret. Fort de l’impact de son Sheitan, Kim Chapiron se voit payer Dog Pound par les canadiens. Autant de réalisateurs propulsés vers les terres fertiles d’Outre Atlantique grâce à leur réussite en VF. Époque aussi fertile qu’éphémère, les budgets devenant au fil des années de plus en plus ric-rac, les producteurs bien moins intéressés par la production de films d’Horreur et le public, déjà tourné vers autre chose, l’Horreur à la française semble à présent remise au placard.

Erase and Remake

Mais les années 2000, c’est aussi la décennie où le remake est devenu une véritable coutume pour les studios, de tout genre confondu. Les avancées techniques et l’accoutumance au gore justifient en soi de refaire certains classiques, certains films cultes ou pour simplement américaniser un film d’un autre pays et (surtout) d’une autre langue. Le public américain n’est pas friand des films étrangers, non par racisme ou par chauvinisme, non, juste parce qu’ils n’aiment guère que ce ne soit pas tourné en anglais. Ainsi, pour les studios, tous ces chef d’œuvres, ces histoires passionnantes et hyper bien foutues, sont de vrais filons d’or, la masse anonyme des bouffeurs de popcorn ne fait guère la distinction.

Pire, au fil des années, on a fini par les habituer à cette paresse intellectuelle.  S’en suivent donc pèle-mêle les remakes, parfois justifiés, parfois juste inutiles, de Massacre à la Tronçonneuse, La Colline a des Yeux ou Halloween, pour ne citer que les plus marquants, ou de La Malédiction, Vendredi 13, Black Christmas ou même Hitcher, pour les plus “série B”, côtoyant les versions américaines de Ring, The Grudge, Dark Water, Kairo, One Missed Call, The Eye ou encore Mirrors pour les Asiatiques, ou encore de Rec ou Morse, pour les Européens. Que ce soit dans le patrimoine national ou dans les succès récents à l’étranger, les studios ne rechignent pas à la redite, rassurés du succès déjà rencontré et convaincus d’attirer bien plus les foules que sur un matériel original, et donc inconnu des masses.

Le found footage et le retour en force de l’Épouvante

Alors que l’Horreur crue et a priori sans limites semble dominer la première partie de la décennie, moult bobines d’épouvante et autres remakes (cités plus hauts) inspirés par les succès japonais et espagnols ont connu leur petite notoriété, sortant  à intervalle régulier chaque année, durant dix ans, quitte à créer la lassitude chez le spectateur, coutumier alors des moindres ficelles et codes obligés du genre.

Devant cette inertie créatrice,  une poignée de petits  malins a saisi l’occasion pour renouveler la peur, le tout à moindre coût. L’ère du found footage avait sonné. Devant des studios devenus frileux sur le genre, préférant multiplier remakes et déclinaisons de succès, plutôt que de financer des projets originaux, il a bien fallu proposer ce qu’aucun producteur ne saurait refuser: un budget mini pour un profit maxi au box office. Souvenez-vous de l’été 99, ce film à 75 000 dollars qui en avait rapporté presque 250 millions, Blair Witch. Argument de poids pour tout petit producteur indépendant a priori, la première moitié des années 2000 voyant fleurir des métrages aussi obscurs qu’anecdotiques qui remplissent probablement (et paradoxalement) à la fois  les onglet promo de toutes les plateformes VOD et  les sites de téléchargement illégal. Le found-footage, c’est un peu le loto, on ne gagne pas à tous les coups

 Il a donc fallu attendre 2007 pour qu’enfin la tentative soit payante et que les petits mecs d’une boite de prod’ puissent se targuer de s’en être mis plein les fouilles en ayant miser le minimum. Ces gars, ce sont Oren Peli et Jason Blum, la boite, Blumhouse Productions et la mise, 15 000 dollars pour environ 117 millions de recettes, répondant au nom de Paranormal Activity.  Nouveau jackpot, de quoi lancer à la fois une franchise et un label pour les deux heureux gagnants, et un nouveau challenge pour les autres.

Le found footage n’est pas à proprement parlé un genre, mais plutôt un style de réalisation. Ainsi, il s’adapte facilement à n’importe quel genre ou sous genre, que ce soit la SF (The Fourth Kind), le film de super héros (Chronicle), le film d’exorcisme (Le Dernier exorcisme, Devil Inside), de fantôme (Paranormal Activity), de zombies (Diary of the Dead), de Kaiju Eiga (Cloverfield) et même de trolls (Troll Hunter). Son coût faible permet de se faire produire plus facilement, le risque engagé étant toujours moindre par rapport à ce que peut rapporter le film. De plus, sa nature même permet de “cacher la misère” technologique pour combler les SFX qui vont de paire avec son low budget. Il n’en fallait pas plus pour que déferle un nombre déraisonné de bobines, souvent insipides et racoleuses, de la même manière que le concept torture porn avait conduit à un grand n’importe quoi.

Mais les mecs de Blumhouse sont loin d’être une bande de débiles. Tout le monde se met à faire du found footage à tire larigot? Pas de problème, ils ne gardent qu’une partie de found footage et l’intègrent à des fictions plus tradi dans leur forme (Sinister, The Purge jouent tous deux sur l’intégration de bobines super 8 pour l’un et des caméras de surveillance pour l’autre). En résultent des métrages moyens sans être médiocres, mais sachant largement trouver leur public.

Le found footage est-il voué à disparaître, lassant le public à grand coup de films formatés pour que le bénéfice soit plus important?  Fort  heureusement, non, l’Horreur étant un vivier de réalisateurs brillants sachant fort bien gérer un petit budget et regorgeant d’ingéniosité pour ce qui est de la mise en scène. Bien que la décennie 2000/2010 ait largement abusé du style found footage, certains réalisateurs comme Adam Wingard ou Ti West, avec les anthologies V/H/S et V/H/S 2, ont su l’exploiter et le renouveler, lui insufflant un nouvel essor pour la décennie à venir.

En conclusion…


La décennie 2000-2010 est donc révolue depuis 3 ans. Mais que nous apprennent ces trois années de la tendance pour cette nouvelle décade? Il semble bien que l’âge d’or du torture porn soit derrière nous, les métrages du genre devenant aussi anecdotiques que médiocres.

La tendance du remake, quand à elle, a bien la dent dure. Evil Dead ou encore Old Boy par Spike Lee, sans compter la nouvelle relecture de Carrie, l’annonce de Juan Carlos Fresnadillo aux commandes d’un remake de Simetierre, d’une version 2015 des Oiseaux (!!!) avec Naomi Watts et Georges Clooney, l’éventualité d’un remake de Poltergeist, de Rosemary’s Baby  ou d’Aux frontières de l’Aube,  de la menace “Scanners par Darren Lynn Bousman”, on pourrait en énumérer encore jusqu’à avoir le tournis (et la nausée).

Le grand retour de l’Épouvante semble se confirmer, les mecs de Blumhouse ayant fait des émules. Preuve en est, une certaine costume horror semble se développer, voyant fleurir des projets tels que la sequel de La Dame en Noir qui doit sortir en 2015, et les Dracula Untold et autres Frankenstein (I, Frankenstein version Aaron Eckhart et Frankenstein version James McAvoy), qui se succéderont dès l’an prochain.

Et l’originalité dans tout ça? En dehors des remakes, des nouvelles adaptations et des franchises, que peut-on encore espérer de l’Horreur pour cette nouvelle décennie ? Et bien, tout bonnement la même chose que la précédente, la relève. Et pour l’heure, il semble que les chefs de file de cette relève soient les mêmes depuis la deuxième moitié des années 2000. La preuve, les trois films d’Horreur qui ont fait le plus de buzz en festivals cette année sont The Green Inferno d’Eli Roth, All Cheerleaders die de Lucky Mckee et The Sacrament de Ti West, de quoi renouveler le film de cannibales, la comédie horrifique et le found footage.

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.