Rencontre avec Bong Joon-ho

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A l’occasion d’une table ronde, nous avons pu rencontrer le réalisateur Bong Joon-ho pour la sortie de son nouveau chef-d’œuvre, Le Transperceneige, adaptation de la bande-dessinée française de Lob, Alexis et Rochette où les survivants de l’ère glaciaire ont trouvé refuge dans un train lancé à vive allure.

 

Qu’est-ce qui vous attiré dans ce monde post-apocalyptique ?

Tous ceux qui aiment la science-fiction sont fascinés par le thème de l’apocalypse. C’est un thème qui repose sur une peur universelle et qui met la nature humaine à nue. En tant que créatif, je ne pouvais qu’être inspiré par un contexte aussi extrême.

Comment avez-vous abordé le travail d’adaptation de la bande dessinée ?

J’avais en tête de m’approprier une œuvre que j’avais adorée. Mais je l’ai d’abord digérée avant de recréer quelque chose. Mon objectif était avant tout de respecter l’essence de la bande dessinée tout en apportant un rythme et une structure cinématographiques. Il s’agit donc clairement d’un travail d’appropriation et de recréation. Par exemple, je me suis directement inspiré d’une planche de la bande dessinée pour la scène d’ouverture où l’on découvre pour la première fois le train roulant à travers un paysage enneigé. Cela donne une scène très belle, quelque chose de pur et poétique avec tout ce blanc. Une fois à l’intérieur du train, on rencontre tous ces gens entassés, dans une ambiance de promiscuité et de puanteur. Je voulais retranscrire ce contraste. Le cœur de la bande-dessinée repose sur trois éléments que je devais impérativement m’approprier : le moteur du train, gardé à l’avant par son créateur, le mouvement du héros qui, dans sa quête, progresse de gauche à droite et l’ère glaciaire, symbole de désespoir. A moi ensuite de développer les intrigues, de créer des situations ainsi que des personnages qui apparaissent finalement très éloignés de la bande-dessinée. Mais les dessins de Jean-Marc Rochette sont restés essentiels pour la direction artistique du film. Une vraie source d’inspiration pour les décors ou les accessoires. Par exemple, Jean-Marc avait imaginé un aquarium qui prenait un wagon entier. J’ai prolongé l’idée en y intégrant un comptoir à sushis.

Quelles ont été les difficultés de raconter une histoire qui se passe dans un train ?

Malgré tout le travail de pré-production, j’ai eu des bouffées d’angoisse dès le début du tournage. Je me demandais si on allait sérieusement s’en sortir car cette succession de compartiments identiques et confinés était très contraignante. On avait bien une piscine, une salle de classe, un aquarium… Mais il fallait trouver un moyen de rompre la monotonie. Nous avons donc tout misé sur le mouvement. Le train prend des virages, traverse des ponts et des tunnels, ce qui nous a permis de jouer avec des effets d’obscurité et d’éblouissement. Dans le train, les personnages sont eux aussi en mouvement, menant une rébellion vers l’avant du train tandis qu’ils sont repoussés vers le fond par les soldats. Il en résulte une énergie brute, explosive. J’ai rajouté une dimension supplémentaire au travers de ma mise en scène grâce à l’emploi de mouvements de caméra.

Chris Evans et Song Kang-ho dans "Le Transperceneige"

Vos films se concentrent souvent sur des personnages issus de classes modestes.  Est-ce un moyen de garder un point de vue honnête sur votre vision de la société ?

C’est vrai que mes héros sont quasiment tous issus des classes défavorisées et je pense en effet qu’il s’agit d’une façon honnête de traiter l’homme dans son universalité. J’aime les super-héros mais je préfère quand même les losers, les personnages à problèmes, voire ceux qui sont complètement fous. C’est plus intéressant de leur attribuer une mission qui dépasse leurs capacités. Comme le policier incompétent de Memories of Murder ou le père démissionnaire de The Host. Quand ils doivent surmonter leurs faiblesses, cela donne de grands moments de cinéma.

Et concernant l’humour présent dans le film ?

Il s’agit de ma propre sensibilité. L’humour noir vient des situations les plus sombres. A l’inverse, les situations comiques sont parfois portées par une amertume qui n’a finalement rien de drôle. Je ne cherche pas spécialement à imbriquer ces deux approches mais je pense qu’il s’agit d’une forme de complexité propre à la réalité de l’homme et de la vie en général. Dans le film, il y a par exemple le personnage de Mason, interprétée par Tilda Swinton, qui peut faire rire par ses expressions grotesques alors qu’elle parle d’exterminer les trois quarts de la population du train. Elle illustre cette complexité humaine et cela n’édulcore en rien l’essence du sujet.

Le projet devait être coréalisé par Park Chan-wook qui n’est finalement crédité que comme producteur. Quel a été son apport sur le film ?  

Il s’agit là d’une rumeur. Il n’a jamais été question que Park Chan-wook soit co-réalisateur. Quand j’ai découvert Le Transperceneige en 2005, j’ai immédiatement contacté Park Chan-wook qui venait de créer sa société de production, Moho Films. On s’est d’emblée mis d’accord sur la répartition des rôles. Moi, je réalise et lui, il produit. Il a contacté Casterman pour acheter les droits et on a pu commencer notre aventure avec comme volonté commune de faire un bon film de SF.

Pourquoi a-t-il fallu attendre huit ans pour enfin voir le film ?

En raison du grand âge de l’actrice Kim Hye-ja, le tournage de The Mother était prioritaire. Il m’a fallu cinq années pour tourner The Host et The Mother. Trois ans ont été nécessaires pour Le Transperceneige. Le projet a donc eu le temps de bien mûrir dans ma tête.

Il paraît que le film est censuré aux États-Unis.

Le terme est exagéré. Il est question d’une coupe de vingt minutes pour les pays anglophones. Le film doit sortir aux États-Unis l’hiver prochain et rien n’a encore été décidé. Nous sommes encore en discussion avec The Weinstein Compagny à ce sujet. Mais c’est bien mon director’s cut qui sera projeté en France.

 

 

Propos recueillis par Mart1

Retranscription par Mart1 et The Vug

Un grand merci à Cécile Petit (Public Système Cinéma), Victor Lopez (Eastasia) et Kette Amoruso (traduction).

 

 

 

 

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