Critique de Gravity

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Gravity

D’Alfonso Cuarón

Avec Sandra Bullock et George Clooney

Etats-Unis/Royaume-Uni – 2013 – 1h30

Rating: ★★★★★

Quel dépotoir l’espace ! Sachez qu’au-dessus de vos têtes gravitent des morceaux de ferraille, des vis en pagaille et plein d’autres bouts de bidules issus d’anciens satellites lancés il y a longtemps. Il y a quelques morceaux qui se désagrègent dans l’atmosphère mais il faut bien reconnaître que c’est un sacré bordel là-haut. Il y a même des gens qui travaillent à cette hauteur mais ils sont là avant tout pour faire de la maintenance sur les satellites (resserrer un écrou par ci, changer une ampoule par là… la routine des astronautes). En lançant un missile sur un satellite qu’ils n’utilisent plus, ces bourrins de Russes déclenchent un beau merdier dans cette décharge en apesanteur. L’explosion du satellite a en effet provoqué une onde de choc dans les débris qui se mettent à foncer dans d’autres satellites, générant à leur tour d’autres débris pour une réaction en chaîne désastreuse. Résultat : une pluie, que dis-je, un raz-de-marée de débris meurtriers fonce droit sur George Clooney et Sandra Bullock alors que ceux-ci vaquent à leurs occupations d’astronautes (resserrer un écrou par ci, changer une ampoule par là).

La grande question qui n’obsède que moi : Gravity c’est de la SF ou pas ? Car après tout, ce n’est qu’un film-catastrophe à 500 km de hauteur. Encore faut-il imaginer LA catastrophe, d’autant plus située dans un cadre particulier où la gravité représente l’ultime frontière physique entre notre planète et le reste de l’espace. C’est donc tout autant par sa prospective écologique (une anticipation à très court terme, comme Les Fils de l’homme) que pour son environnement strictement spatial que l’on peut considérer Gravity comme un film de science-fiction. Hard Science aurai-je même envie d’ajouter. Mais le plus important n’est pas là.

Dans Les Fils de l’homme, Alfonso Cuarón marquait, par la complexité de certains de ses plans-séquences, une volonté de s’affranchir des règles habituelles du temps et de l’espace dans la narration cinématographique, définies depuis D.W. Griffith par les lois du montage. Dans Gravity, le réalisateur mexicain profite de l’abolition de la pesanteur pour persister dans sa vision bazinienne d’un cinéma immersif où le plan-séquence assure « la condition de la croyance » (c’est relou André Bazin pardon mais difficile d’y couper ici). C’est à dire que l’on croit vraiment à ce que l’on voit parce que tous les éléments de la séquence tiennent dans un même plan ce qui impose une unicité du point de vue, renforçant le sentiment d’immersion du spectateur en le plaçant dans le même espace que les personnages. Avancée des effets spéciaux et 3D aidant, Gravity redéfinit ainsi les limites du champ cinématographique dans un environnement invitant à la perte de repère totale le temps d’une histoire en temps réel. Et le plus beau dans tout ça, c’est que Gravity ne souffre d’aucune longueur. Pas de prélude à la con ou de flashbacks à la noix. 90 minutes d’action pure et dure pour une expérience sensorielle qui revient aux origines mêmes du cinéma (celui des frères Lumière et de Méliès).

Immersif, c’est bien. Sensible c’est encore mieux. Si la trame de l’histoire reste très squelettique (un survival dans l’espace, point barre), les significations sous-jacentes que Cuarón insuffle à travers son héroïne répondent aux Fils de l’homme. Dans ce dernier, une femme enceinte donnait miraculeusement la vie à un enfant dans un monde devenu stérile. Dans Gravity, Sandra Bullock (parfaite, même quand elle parle toute seule) incarne quant à elle une mère meurtrie par la mort de sa fille. Les rapports maternels brisés trouvent ainsi écho dans la symbolique de l’attraction terrestre face au grand vide et Cuarón va multiplier les motifs évoquant la nouvelle naissance de son héroïne : l’apesanteur comme liquide amniotique, les câbles des astronautes comme cordon ombilical (avec leurs gros casques qui leur donne des airs de fœtus), la position fœtale dans un module de survie jusqu’à la symbolique du somptueux plan final (dont je ne vous dirais bien évidemment rien). On pourrait rétorquer que 2001, l’odyssée de l’espace faisaient déjà ces analogies. Cependant, ce qui différencie Gravity de 2001, c’est l’approche de Cuarón qui est non pas de chercher une origine de l’Humanité au fin fond de l’espace mais de se définir du grand vide qui nous entoure par notre appartenance à la Terre nourricière (ici malmenée jusqu’à ses cieux). Une idée finalement plus proche des films SF de Tarkovski (Solaris, Stalker) dans sa volonté de privilégier la Terre (et donc l’humain) aux mystères des étoiles.

En faisant fusionner la Terre avec la Mère, Alfonso Cuarón parvient à faire une œuvre écologiste  qui dépasse amplement son simple statut de film-catastrophe. En conciliant les exigences du blockbuster à celui du film d’auteur sans qu’aucune des deux parties n’y perdent au change, Gravity pose un nouveau jalon en terme de spectacle cinématographique. Il ne reste plus qu’à attendre la réponse de Christopher Nolan avec son prochain Interstellar pour savoir si notre génération aura connu son 2001.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».