Critique de Wrong Cops

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Wrong Cops

De Quentin Dupieux

Avec Mark Burnham, Eric Judor, Steve Little, Arden Myrin, Marilyn Manson, Daniel Quinn, Jonathan Lajoie, Grace Zabriskie et Ray Wise

Etats-Unis – 2013 – 1h30

Rating: ★★★★☆

Dans Wrong Cops, un directeur artistique affirme que la musique ne représente que 5% dans la conception d’un disque. Un exemple que l’on peut vérifier avec l’improbable tube electro Flat Beat de Mr. Oizo alias Quentin Dupieux, une Danse des canards pour la French Touch dont le succès reposait sur une peluche jaune sortie des ateliers de Jim Henson nommée Flat Eric ainsi qu’une récupération marketing de Levi’s. Comment exister artistiquement quand une carrière s’ouvre par la consécration financière d’une grosse blague ? En poursuivant dans la provocation. Comme affirmer que son art repose sur un grand n’importe quoi et de s’attaquer sérieusement au cinéma (sa destination première).

Est-ce que Quentin Dupieux fait n’importe quoi ? Oui et non. Car si l’on se penche sur l’œuvre globale du monsieur, on trouve de sérieux indices référentiels pour comprendre que ce n’importe quoi n’émerge pas non plus de nulle part et que ce n’importe quoi n’est pas fait n’importe comment non plus. D’abord avec l’étrange Nonfilm, mise en abyme du cinéma renvoyant à l’expérimentation cinématographique de l’écrivain absurde Samuel Beckett datant de 1965 avec la légende du burlesque Buster Keaton et sobrement intitulée Film. Absurde, burlesque… Des notions que l’on retrouve dans l’invendable Steak, hommage croisée aux dystopies de Brazil et d’Orange mécanique où les Droogies sont remplacés par une autre bande de loubards buveurs de lait au look ringard, celle des Chivers, des eugénistes agressifs et accros à la chirurgie esthétique, reflet d’une société fascisée par un conformisme abrutissant, dont les membres étaient interprétés par les DJ electro Kavinsky et SebastiAn ainsi que les comiques Jonathan Lambert et le duo Eric et Ramzy. 60% comique, 40% electro : voilà un premier dosage pour décrire le cinéma de Dupieux.

En 2008, avec la pochette du troisième album de Mr. Oizo Lambs Anger, Dupieux sacrifiait au rasoir les yeux de la peluche Flat Eric, citation directe du plan le plus célèbre du plus grand chef d’œuvre cinématographique basé sur le n’importe quoi qui soit : Un chien andalou de Luis Bunuel et Salvador Dali. Avec son pneu exploseur de tête à la Scanners, le délirant Rubber confirmait que Quentin Dupieux était à considérer comme un artiste surréaliste et dadaïste, voire comme le David Lynch de la comédie (pour paraphraser Télérama lors de la sortie du magistral Wrong) dans sa volonté de pousser les limites d’un genre populaire aux confins de l’abstraction.

Tourné dans la foulée de Wrong en reprenant plusieurs de ses acteurs, certains dans le même rôle (Mark Burnham, Jack Plotnick), d’autres dans de nouveaux (Eric Judor, Steve Little, Arden Myrin), Wrong Cops devait être un film à sketchs, annoncé dès l’année dernière par le premier chapitre, sorti en court-métrage, où Duke, un flic camé jusqu’aux oreilles qui deale de la drogue camouflée dans des cadavres de rats, kidnappe un adulescent attardé fan d’electro (Marilyn Manson) pour lui faire écouter (en slip) ce qu’il estime être de la vraie musique (de l’electro toujours). Manson s’enfuit et Duke tente de l’abattre mais flingue son voisin par accident. Duke embarque le corps de son voisin dans le coffre de sa voiture pour le faire disparaitre mais, à l’arrivée, la victime, toujours vivante, demande à son agresseur quelle est la musique qui a été jouée durant tout le trajet. Abandonnant le chapitrage en sketchs pour un montage qui va entremêler les différentes intrigues, Dupieux fait de Wrong Cops une excroissance chorale de Wrong basée exclusivement sur des flics crétins, comme un mashup electro entre Short Cuts et Police Academy.

Des débats passionnés de Duke à la recherche du tube parfait de Rough (Eric Judor), la musique électronique est au cœur de Wrong Cops comme elle ne l’avait jamais été jusqu’à présent dans un film de Dupieux. Comme une corrélation entre la rapidité de composition qu’elle impose (généralement, si on ne boucle pas son morceau en moins de 2 heures, c’est qu’on a perdu son temps) et les réactions des personnages à l’exacte opposée du sens commun (le No Reason, le Wrong) sur lesquelles Dupieux va partir pour construire son récit. Une forme d’écriture automatique propre au surréalisme que Dupieux applique aussi bien à sa musique qu’à son cinéma. Si la sémiologie a mis en évidence que la forme et le fond restaient liés, chez Dupieux c’est avant tout la forme qui définit le fond (en un sens, c’est l’inverse de David Lynch) et l’Art tout entier va reposer sur des réflexes inconscients qui existent depuis l’aube de l’Humanité (« Africa !!! » hurle Duke pour expliquer que le but de l’electro est de retrouver la transe viscérale des musiques primitives) et qui se passent allègrement de toute rationalisation. « Vous êtes des animaux » entendait-on dans Positif de Mr. Oizo. Des animaux poussés par notre inconscient à créer des trucs en permanence. Car l’inconscient est le meilleur ami de l’Art.

Comme pour Berberian Sound Studio de Peter Strickland, j’aurai donc bien voulu invoquer Lost Highway et Mullholland Drive (la présence de Ray Wise et Grace Zabriskie – les parents de Laura Palmer dans Twin Peaks – n’est certainement pas une coïncidence) pour interpréter le diptyque Wrong/Wrong Cops comme l’histoire lynchienne d’un meurtrier qui enterre le cadavre de sa femme dans le jardin de son voisin neurasthénique et qui fuit en voiture au bout de la Terre tout en se confortant qu’on ne le rattrapera jamais parce que les flics sont bien trop cons pour ça. Vous me répondriez que je vais beaucoup trop loin. Moi je pense qu’on aurait tous les deux foncièrement raison. Mais on oublierait le plus important dans tout ça. Est-ce que Wrong Cops est drôle ? Diantre oui, sinon je n’aurai pas noirci autant de lignes !

 

The Vug

 

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».