Critique de Gummo

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Gummo

D’Harmony Korine

Avec Jacob Reynolds, Jacob Sewell et Chloë Sevigny

Etats-Unis – 1997 – 1h29

Rating: ★★★★★

Il aura fallu attendre le succès inespéré de Spring Breakers pour que Gummo soit enfin édité en vidéo dans nos contrées. Dans ce premier long-métrage complètement libre, Harmony Korine brûlait du haut de ses 24 ans son statut de scénariste en vue (Kids) pour s’élever au même rang de cinéaste intransigeant que son vieil ami Larry Clark. Contemplatif au possible, Gummo était passé inaperçu en son temps – les yeux des cinéphiles les plus éclairés étaient alors braqués sur un autre cinéma contemplatif, celui de Taiwan et de Hou Hsiao-hsien en particulier. Refusant de bouger d’un iota de sa ligne directrice radicale, Korine écrivait ensuite sa page dans le mouvement Dogma mené par Lars von Trier avec Julien Donkey-Boy avant de disparaître quelques années non sans avoir déblayé le terrain des années 2000 pour Gus Van Sant et Sofia Coppola.

Gummo est de cette catégorie de films qui semblent s’écrire tout seul au fur et à mesure qu’ils se déroulent, un exercice cinématographique ultra-périlleux dont les maîtres assumés sont Cassavettes, Godard, Fellini et Pialat. Il n’y a pas d’intrigue à proprement parler mais une succession erratique de moments avec différents personnages, dont Bunny Boy, un énigmatique ado déguisé en lapin rose en guise de «conducteur» du film. L’action se passe à Xenia, une petite ville au milieu des Etats-Unis dévastée en 1974 par une tornade. Pourtant, les lieux semblent être toujours restés dans leur état post-apocalyptique comme une portion de quart-monde au sein du pays le plus puissant de la planète. Il n’y a rien à faire à Xenia, encore moins lorsque l’on est jeune. On se fait quelques dollars en chassant les chats errants qui seront revendus dans des restaurants du coin. On trouve du plaisir en se défonçant à la colle de charpentier ou en baisant avec une trisomique prostituée par son propre frère. Bref, c’est super glauque à Xenia et l’existence y est merdique. Un type conclut que le seul moyen d’échapper à tout ça est de se tirer une balle dans la tête. Une voix frêle répond que « la vie c’est génial car sans elle on serait mort ». Mais on peut être mort en étant toujours vivant, comme cette vieille sous respirateur tombée en catatonie. De quoi se poser des question. Valons-nous plus que les cafards qui se cachent derrière les photos de famille encadrées sur les murs ? La grâce n’existe-t-elle que dans les yeux des déficients mentaux ? Et surtout, Chloë Sevigny retrouvera-t-elle le chat tout mignon qu’elle a perdu ?

Il y a deux choses qui fascinent Harmony Korine : les adolescents et les freaks. Les premiers sont malmenés par la dure réalité du monde alors qu’ils passent de l’enfance à l’âge adulte, les seconds s’immunisent de cette même dureté par leur différence singulière, qu’elle soit physique, mentale ou qu’elle relève d’un choix de vie. Les deux franges partagent une forme de pureté que Gummo vient mettre en évidence, encore plus intensément lorsque ces franges se confondent. Car si Harmony Korine fait évoluer ses personnages dans un cadre nihiliste particulièrement sinistre (viol, pédophilie, inceste, racisme), c’est avant tout pour en faire ressortir leur beauté secrète. Une autiste qui récite son alphabet, un ado redneck qui se révèle plein d’esprit lors d’un numéro improvisé, un autre aux airs de lutin qui fait du sport au son de Like a Prayer de Madonna avant que sa mère ne lui lave les cheveux pour lui sculpter avec du shampooing une improbable mèche de cheveux dressée droit vers le ciel, les ébats de Bunny Boy avec les deux jumelles dans la piscine (une scène que l’on retrouvera dans Spring Breakers)… Korine aime ses personnages et ne les accable pas, allant jusqu’à interpréter lui-même le rôle d’un dépressif bourré cherchant à se taper le plus freaky d’entre eux : un Noir nain, homosexuel et juif, soit l’antithèse totale de l’idéal Wasp américain. Comme un rejet de l’hypocrisie des vertus prônées par l’American Way of Life. Car, dans Gummo, ce sont les gens en apparence les plus fréquentables qui sont les plus nocifs envers les fragilisés du système (le pervers en voiture, les deux gamins arnaquant leur voisinage avec une fausse vente de charité).

Mélangeant les formats (du 8 au 35 mm pour la pellicule, de la VHS au Hi-8 pour la vidéo), les ambiances musicales (pop bubblegum, black metal, musique classique), les formes narratives (fiction, improvisation, documentaire) Gummo est le vrai OVNI du cinéma d’auteur américain des années 90, réussissant l’exploit de faire passer énormément d’émotions sans raconter une histoire claire et définie. Fascinant, perturbant, poignant et surtout lumineux.

 

The Vug

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».