Critique de Taxi Driver

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Taxi Driver

De Martin Scorsese

Avec Robert De Niro, Jodie Foster, Harvey Keitel

Etats-Unis – 1976 – 1h53

Rating: ★★★★★

1973, un jeune cinéaste bercé au rythme de la vie new-yorkaise sort un film qui fera date, le premier d’une longue série, où il se questionne déjà sur des sujets tels que la foi, la culpabilité, ou la rédemption. Martin Scorsese vient de sortir Mean Streets et s’il ne s’agit pas de son premier long-métrage, c’est bien celui-ci qui l’imposera. Trois ans plus tard, il signe Taxi Driver avec lequel son talent gravit un échelon supérieur, enflammant au passage la croisette cannoise en remportant la Palme d’Or. Au-delà de sa virtuosité, il démontre sa singularité en ayant l’audace de s’atteler à un sujet peu enclin au succès et ne visant clairement pas les foules, le tout sous l’aile d’un grand studio alors très réticent. Malgré ça, le choix d’un tel script l’obligera à se contenter d’un budget de 1,3 millions de dollars (qui sera dépassé, pour au final avoisiner les 1,9 millions de dollars). La genèse de Taxi Driver est assez simple, puisqu’à la lecture du scénario écrit un Paul Schrader alors au sortir d’une dépression, il s’empressera de s’investir sur le projet suite à l’attention portée à son égard par Brian De Palma qui lui proposa la réalisation. La carrière de Scorsese est alors en plein envol et il sait que ce film peut lui couper les ailes, d’où l’aide précieuse que représente la participation de Robert De Niro, récemment oscarisé pour son second rôle dans Le Parrain 2. Tandis que Mean Streets symbolisait la rencontre entre Scorsese et De Niro, Taxi Driver symbolisera celle entre le metteur en scène et Paul Schrader qui collaboreront à maintes reprises par la suite.

Le sujet peut tout autant sembler pauvre en apparence qu’il est riche en profondeur, Schrader disant lui-même que quand on tient un récit où le thème principal est la solitude et que la métaphore employée est un chauffeur de taxi, il reste à trouver une intrigue, et pour cela il décida de placer deux intrigues féminines. En suivant ce chauffeur dans son quotidien, tant sur son lieu de travail qu’en dehors, le film s’attèle à ne rendre les choses perceptibles que du point de vue de Bickle. D’ailleurs, une seule scène semblera se détacher de ce schéma, et ce durant les discussions entre les personnages de Betsy et de Tom, sauf qu’en arrière plan Travis Bickle est toujours là, présent, tel un fantôme qui ne quitte jamais l’écran. Ce parti pris permet une certaine identification au personnage alors qu’elle semble à première vue difficile. Évidemment il est instable, évidemment il touche les extrêmes, évidemment sa manière d’agir et ses pensées sont néfastes, mais au-delà de ça il évoque aussi des malaises omniprésents dans une société régie par une certaine forme d’individualisme au détriment des autres (l’objectif de réussite du sénateur Palantine et l’importance qui en incombe à Betsy, l’emprise de Sport sur Iris, …). A qui d’autre que nous-mêmes s’adresse Travis Bickle? Par là nous retrouvons le sentiment de solitude qui demeure le mal être le plus profond qui touche le personnage. Paul Schrader le définit comme un “symbole de la solitude urbaine”. Mais l’interprétation du personnage et le pourquoi de ses pensées demeurent tout de même complexe, ses motivations restent très vagues, et ne se résument souvent qu’à tenir un discours totalitaire et facho sans réelle logique. Le scénario ne s’attèle jamais à donner des réponses et ne délivre que très peu d’informations sur le passé de son personnage, si ce n’est qu’il a combattu au Vietnam ou qu’il semble ne plus avoir de contact avec ses parents. Son égocentrisme se démontre par le fait qu’il reste toujours persuadé de détenir les réponses et qu’il ne tient aucunement compte des avis extérieurs comme dans ce dialogue qu’il entretient avec Wizard dans la rue bordant la café. Ces êtres qu’il hait tant, il en fait pourtant parti. La seule solution qu’il trouve à ses problèmes est la violence, faisant de lui une ordure au même titre que ce jugement qu’il porte sur une faune nocturne qu’il ne connaît finalement pas, préférant transférer ses tourments et ses malaises sur une population qui lui semble hostile plutôt que de faire face à lui-même. Le symbole le plus évident du film semble être ce fameux taxi jaune que Travis fait rouler toutes les nuits. Plus qu’un second logement, il est en quelque sorte son compagnon dans ce qu’il considère être une croisade pour nettoyer les rues de New-York. Avec lui il parcourt des kilomètres, observe les moindres recoins, se voyant tel un purificateur.

Trop souvent considéré comme un modèle de l’anti-héros, Travis Bickle n’en ai pas réellement un, ses actes n’ayant une résonance positive que dans la vision faussée qu’il semble transmettre. Le crime d’un maquereau permettant de sauver une fillette de ses griffes semble certes héroïque, mais il en est autrement pour le spectateur qui durant près de deux heures aura été plongé dans la tête de Travis, et en connait les plus sombres aspects. Cette fin, le plaçant tel un héros reste assez ironique dans sa conceptualisation et interroge parfaitement sur la légende du héros à l’américaine. La vengeance au service de la justice en somme. La productrice Julia Phillips définit très bien ce sentiment en déclarant que “la différence entre un assassin et un sauveur est fonction de ses victimes, pas de sa personnalité scintillante.”

Concernant le travail de Martin Scorsese, Taxi Driver reste l’un de ses films les plus atmosphériques. Sa lenteur nous mène lentement vers le chaos final, où le bain de sang semblera corréler avec l’attitude de Bickle sur toute la durée du film. La démarche sera différente dans A Tombeau Ouvert (1999) qui est une variation sur le même thème de la part du duo Scorsese/Schrader, les intentions des deux personnages étant diamétralement opposées (l’un tue, l’autre sauve des vies). Le cinéaste choisit de ne jamais tourner caméra à l’épaule, il préfère observer, de la même manière que son chauffeur de taxi scrute les trottoirs. Cette mise en scène appuie l’isolement du personnage, à travers cette nonchalance apparente derrière laquelle fustigent ses tourments intérieurs. Bickle nous semble sûr de lui tout en faisant preuve de naïveté, son comportement vis-à-vis de la gente féminine le pousse à dévoiler peu à peu sa véritable personnalité. Schrader donnera une explication qui résume très bien sa logique: pour lui Bickle, puisqu’il n’a pas le courage de se mesurer aux femmes, préfère s’attaquer à l’image du père. Ainsi, il tentera de tuer Palantine après le refus de Betsy de le revoir, puis s’attaquera à Sport, le maquereau tenant dans ses griffes la jeune Iris. Cette difficulté est aussi très bien démontrée par son attrait pour les cinémas pornos, endroit où il emmènera d’ailleurs Betsy sans penser une seule seconde qu’une telle invitation puisse être déplacé.

La fin laisse ouverte de nombreuses suppositions. L’idée que Travis puisse retourner sur le bon chemin suite à l’image positive qu’il aura renvoyé semble très peu probable, mais l’idée qui commette à nouveau un crime sanglant est plus plausible. Il est une bombe à retardement, et il continuera jusqu’au jour où il se fera lui-même exploser, la scène où il mime de se suicider laissant suggérer sa fin. Pour continuer sur cette scène, il est intéressant d’observer le plan en plongée directe qui peut laisser imaginer que Travis est peut-être déjà mort, son âme flottant au dessus de la pièce. Ce qui justifierait encore plus cette hypothèse est la manière dont se déroule les dernières minutes, suite à la tuerie. Il se voit félicité par la famille de Iris tandis que Betsy apparait soudainement dans son taxi, ce passage donnant l’étrange impression d’être un rêve où ses souhaits se réalisent. Est-ce la réalité? Est-il mort? Est-il dans le coma? Ou peut-être, ces derniers plans où il laisse filer Betsy symbolisent-t-ils sa rédemption? L’acte héroïque et violent dont-il a fait preuve aurait-il exorcisé ses démons?

Après avoir souligné les talents de Martin Scorsese et de Paul Schrader, difficile ne pas rester en admiration devant la prestation de Robert De Niro dans l’un de ses rôles les plus habités. Pour parfaire son interprétation, l’acteur aura même été jusqu’à devenir chauffeur de taxi pendant une quinzaine de jours. L’autre talent indispensable fut Bernard Herrmann, le compositeur, dont le travail imprègne les images. La force de ses compositions sur Taxi Driver est d’alterner entre passages jazzy (ce qui était un tout nouveau défi pour lui, raison pour laquelle il accepta notamment de travailler sur le film) pour alterner soudainement avec une musique inquiétante, voire oppressante en l’espace de quelques secondes. Cette approche schizophrénique colle parfaitement aux aspects doubles du personnage de Travis.

L’une des grandes forces de Taxi Driver est cette parfaite alchimie qu’offre les talents d’écriture de Paul Schrader mêlés à la puissance de la mise en scène de Scorsese. Si le film aborde de nombreux thèmes, il est avant tout un film sur Travis Bickle, ce personnage tout droit sorti des cauchemars de Schrader à travers lequel se bousculent un large flot de sentiments enfouis dans la nature humaine. Comme le dit Scorsese lui-même, “il y a un Travis en chacun de nous”.

Nico Darko

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About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).