Du Remake

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Que penser du pullulement incessant d’œuvres refaisant ce qui fut déjà fait hier ? Comment tenter d’expliquer ce sentiment de déjà-vu cinématographique particulièrement symptomatique de notre très chère époque ? Le cinéma de genre serait-il en manque cruel d’imagination ? Aurait-il du mal à trouver l’artère salvatrice qu’il convient de trancher pour enfin répandre sur la pellicule un petit peu de sang neuf ? Ici, je vous propose de réfléchir, l’espace de quelques lignes, sur une espèce filmique singulière, qui n’a de cesse de reproduire, et ne cesse de se reproduire : le remake. Quand bien même l’expression de la répétition d’un métrage existe depuis belle lurette dans l’histoire du cinéma, elle prend depuis quelques années déjà une place non négligeable dans la production de genre hollywoodienne, explosant littéralement aujourd’hui, à tel point que l’on pourrait se demander si le remake n’est pas devenu un quasi-genre à part entière, sous lequel se rangent les genres traditionnels.

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J’aimerais commencer, si tu le veux bien, par un constat purement conceptuel qui semble totalement justifier l’idée de remake : le cinéma de genre fonctionne nécessairement sur le principe de répétition. Il est constitué d’un ensemble de genres ultra-codés, narrativement j’entends, blindés de passages obligés, dont il conviendra de transcender, par la mise en scène, les codes les plus galvaudés, les séquences les plus éculées. Cette idée simple est poussée à son paroxysme dans le cinéma d’horreur, qui ne peut fonctionner que sur une pure et simple répétition des faits, et une continuelle exploration d’une même situation qui n’évolue jamais, et non sur une progression. Il est le genre anti-téléologique par excellence, dans la mesure où lui attribuer une fin définitive, c’est résoudre le problème, et donc mettre un terme à l’horreur, à la peur. Ceci explique au passage le mécanisme presque systématique de la suite, qui au-delà de son intérêt purement mercantile, nous offre une horreur qui ne s’achève jamais, une peur qui parce qu’elle est de nouveau et pour le moment un horizon invisible (jusqu’à la sortie de la séquelle), perdure. Ainsi, le cinéma d’horreur ne fait que répéter inlassablement des récits à la structure totalement archétypale, comptant sur la mise en scène pure pour les dépasser. Il en appelle directement à la quintessence du cinéma, au muet somme toute (ici je ne m’attarde pas sur l’aspect sonore qui a aussi une importance capitale), dans lequel c’est (quasiment) l’image seule qui est créatrice et vecteur de sens, elle devrait pouvoir se suffire à elle-même, ce qui n’exclut pas cependant son soutien par un bon travail d’écriture, une tentative de narration originale,… Petite parenthèse, Tetsuo, the Iron Man de Shinya Tsukamoto est l’exemple qui illustre à merveille ce qui vient d’être exposé : un scénario minimaliste (dont la répétition pure et simple et ce à deux reprises en constituera les suites), sans aucun dialogue, donc nulle possibilité d’asséner un discours, tout passe par un ressenti d’une violence extrême, peu agréable voire parfois douloureux, que Tsukamoto espère cependant bénéfique pour ses spectateurs. En réalité, il applique une méthode qu’il a pu observer dans le film qui semble-t-il l’a le plus bouleversé, Eraserhead de David Lynch tourné en 1977. La solution proposée par Lynch est la suivante : oublier le cinéma récent pour retourner aux origines, à ce qui en constitue l’essence première, c’est-à-dire le cinéma muet, avec des visuels très forts, où d’une certaine manière, l’image est vecteur d’émotions, de sens (accompagnée d’un effort sonore ne reposant pas sur le parole, le dialogue, mais sur des bruitages et des mélodies déstructurées et chocs, échos absolus des images, en harmonie parfaite avec elles). Le cas de Tetsuo est extrêmement intéressant à étudier du point de vue de la question du remake, puisque Tsukamoto a jusqu’alors remaké deux fois son œuvre originale (Tetsuo, the Body Hammer et Tetsuo, the Bullet Man), mais certainement pas de manière vaine : il approfondit le premier opus, le développe, en fournissant à chaque fois un effort esthétique différent. D’une certaine manière, il se livre à une sorte de variation sur un thème, en poussant de plus en plus brutalement l’exercice vers l’abstraction la plus totale. Le troisième opus, pourtant destiné au marché américain, donc censé s’évertuer à rendre tout cela plus abordable, témoigne dès les premières images, du fait que Tsukamoto se refuse à toute concession : il préfère se livrer à une nouvelle expérience, toujours plus radicale autant sur le fond que sur le forme, à une démonstration totalement absconse de ses délires les plus personnels, explorant de plus en plus profondément ce qu’il n’avait fait qu’entamer dans ses deux premiers essais.

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Si l’on suit ce raisonnement, on peut d’une certaine manière pleinement conférer une raison suffisante à la démarche du remake au cœur du cinéma de genre, puisqu’il constitue l’acte de répétition artistique par excellence, récupère un récit classique, culte, et tente de l’éclairer sous un tout nouveau jour, celui d’une supposée modernité à l’aune de sa mise en scène. Mais cela, cher ami, tu le reconnaîtras est purement théorique ; dans la pratique, il en est tout autre. Certes, il existe encore des artistes honnêtes et sincères, qui voient dans le remake une opportunité artistique intéressante, un véritable espace de mise en danger créative au sein d’une structure close, un exercice de style et de mise en scène complexe dans la mesure où il vise au renouvellement d’un objet de culte pour certains. Ces derniers l’aiment, le connaissent par cœur et ne l’oublieront jamais. D’autres, peut-être la majorité, ne soupçonnent même pas l’existence du métrage originale, et quand bien même le remake les aura renseigné à son sujet, ils ne tiendront pas à en faire la connaissance. La réussite de la reprise est éminemment complexe donc. Elle repose sur un habile dosage, un jonglage périlleux, avec les éléments fétiches et nostalgiques des adeptes de la première heure, et les attentes d’un public  »nouveau », peut-être moins enclin à la teneur visuelle et thématique qui aura fait le succès et la réputation culte du métrage original. D’où le fait que le remake est un exercice qui oscille constamment entre fascination et répulsion, s’attirant tantôt les foudres, tantôt les acclamations, il est propre à déchaîner les passions. Autant dire que le consensus est rare, d’autant plus que le film remaké est parfois tout aussi sujet à controverse. Le remake de Total Recall, blockbuster génialement barrée et gore du grand Paul Verhoeven, par le très peu intéressant Len Wiseman est un cas assez pertinent d’échec face aux nombreuses contraintes qu’imposent le remake. S’atteler à retravailler une œuvre aussi délirante et hardcore que Total Recall de Paul Verhoeven est, tu en conviendras, un acte quasiment suicidaire, à plus forte raison quand il convient de rentrer dans un format tout public. Expulser le gore, le climat de débauche, et l’ironie féroce, pourquoi pas : le remake attend un point de vue différent de celui original, propre à son nouvel auteur. Les mutants dégueulasses ont donc  disparu : alors pourquoi donc nous flanquer dans un plan inutile, d’un quart de seconde, une prostitué à trois protubérances mammaires, arrivant comme un cheveux sur la soupe dans un univers, de fait différent de l’original, qui jusque là était exposé de manière plutôt habile et cohérente ? Les clins d’œil totalement artificiels et hors sujets sont la preuve, autant du racolage analphabète proposé aux fans, que de l’incompréhension et du jemenfoutisme absolu de la démarche, ainsi que du mépris adressé au spectateur qu’il soit initié ou non. De même, le choix est fait de compléter le titre de la manière suivante, Total Recall, Mémoires programmées, le spectateur moyen étant cyniquement considéré comme n’étant pas assez intelligent pour apprécier une quelconque ambiguïté narrative (rappelons que l’original de Verhoeven n’était quand-même pas un modèle de subtilité). Pire encore, cette  orientation basse du front n’est même pas assumée : dès lors, pour artificiellement recoller les wagons au film de Verhoeven, Wiseman et son scénariste tentent malgré tout, et avec un premier degré désarmant, de nous faire croire que peut-être, tout le récit qui se déroule sous nos yeux n’est qu’un  »rêve » implanté par Recall dans le cerveau du héros, alors que le titre proclame sans détour le contraire. Cette référence casée, ici incohérente, soit un dialogue expédié en trente secondes chrono, Colin Farell colle finalement une balle dans la tête du bad guy qui l’avait confronté vite fait mal fait à un nouvel enjeu :  »tout ceci n’est peut-être qu’un rêve ». Ce moment de doute n’en est finalement pas un aux yeux du spectateur, la fausse piste est juste référentielle, et encore une fois totalement hors sujet, dans la mesure où le titre est clair,  n’invoque aucune ambiguïté à ce sujet. Exiger pareille suspension d’incrédulité de notre part tient quasiment du foutage de gueule. Du reste, on a droit à un actionner décérébré et immaculé certes, mais plutôt fendard en pilote automatique.

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A l’inverse, le remake peut dépasser l’original : donnons deux exemples, deux œuvres de Wes Craven. Notons que je le considère comme étant certainement l’un des réalisateurs les plus surestimés du cinéma de genre, à tort proclamé maître de l’horreur, quand bien même celui-ci a eu droit à de vrais beaux scénarios, mais, à mes yeux, ce dernier ne possède pas le quart du talent de mise en scène de Dario Argento, Lucio Fulci, George Romero, Tobe Hooper même. La Dernière Maison sur la Gauche et La Colline a des Yeux, films autrefois célébrés, s’avèrent aujourd’hui avoir sérieusement souffert du temps : autant te dire que les revoir, pour ma part, n’est pas une sinécure. L’inexpérience de l’époque de Craven, là où elle ne posait guère problème il y a quelques années, apparaît aujourd’hui criante d’embarras lors de certaines séquences qui frisent le comique involontaire. La Colline a des Yeux, dans le sillon du chef-d’œuvre de Tobe Hooper Massacre à la Tronçonneuse, n’en a pourtant jamais la puissance, il s’agit plus d’un sous-produit fauché mais opportuniste, qui à l’époque faisait d’une certaine façon illusion, mais qui aujourd’hui, la faute à une absence réelle de mise en scène, a vraiment perdu de sa superbe, si tant est qu’il en ait eu un jour. Dès lors, les deux remakes, d’une part d’Alexandre Aja, d’autre part de Denis Illiadis, certes perfectibles, mais travaillés par deux brillants jeunes metteur en scène, surpassent de loin, très loin les deux œuvres originales, témoignant d’un véritable point de vue de mise en scène, en même temps que d’une touchante déclaration d’amour profondément honnête et sincère au cinéma de genre. Les deux efforts de Craven dès lors font pâle figure, autant l’admettre, sont renvoyés directement aux oubliettes, sauf pour les quelques fans nostalgiques adeptes de la sale gueule mythique de Micheal Berryman, dont je fais tout de même partie, à condition de ne jamais se pencher de nouveau dessus sous peine de se voir subir un retour dans le passé assez douloureux.

L’émergence d’une concurrence étrangère redoutable exacerbe toujours plus cette volonté toute Hollywoodienne, présente depuis toujours, de phagocyter tout ce qui sort de son juron. Je noterai à ce sujet, que le remake n’est donc pas uniquement une affaire temporelle, mais aussi spatiale : Hollywood, sous prétexte que le public américain n’irait pas voir un film en langue étrangère, quand bien même celui-ci est un chef-d’œuvre absolu, et surtout si il l’est, remake à outrance, pille le cinéma de genre étranger, de l’Europe à l’Asie, dans une volonté de faire sien tout ce qui réussit bien mieux que lui ailleurs : de Ringu et Dark Water de Hideo Nakata au Old Boy de Park Chan-wook, en passant par Morse de Thomas Alfredson, A Tale of Two Sisters de Kim Jee-woon, ou encore Rec de Jaume Balaguero et Paco Plaza,… La liste est longue, le tableau de chasse ne cesse de s’étoffer. Le cas de la petite fille fantomatique au cheveux sales recouvrant son visage issue du Kaïdan eiga, est une des victimes malheureuses de cette volonté de dévorer goulûment pour régurgiter salement une figure mythologique d’une tout autre culture ayant engendrée un film mondialement célébré, mais qui une fois séparée, coupée de son cadre, et mixée à un monde qui ne la comprend pas, devient l’ombre d’elle-même.

Tout comme l’idée de suite qui intellectuellement se tient, mais relève tout de même le plus souvent de velléités purement commerciales et non d’un désir fondamentalement artistique, le remake, même si il témoigne parfois d’une démarche cinématographique véritablement sincère, est malheureusement plus souvent le fait de commanditaires et de faiseurs qui n’en ont cure de ce qui a été fait et de ce qu’ils sont en train de faire, du moment qu’ils pourront au final engranger un maximum de recettes. Massacre à la Tronçonneuse, Vendredi 13, Predator, Evil Dead, La Colline a des Yeux, Le Dernière Maison sur la Gauche, … sont autant d’œuvres cultes qui, de toutes les manières, titilleront la curiosité des fans qui se précipiteront immédiatement et irrémédiablement en salle. Même si ils partent avec un a priori négatif, ils seront tout de même tentés de constater l’étendu des dégâts.

 

Naughty Bear

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Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.