Critique de L’Etrangleur de Boston

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The Boston Strangler

De Richard Fleischer

Avec Tony Curtis, Henry Fonda, George Kennedy

Etats-Unis – 1968 – 1h52

Rating: ★★★★☆

 

Tout au long de sa carrière, Richard Fleischer n’aura cessé de faire preuve d’éclectisme en oscillant entre plusieurs genres, passant du film noir avec Les inconnus dans la Ville, au film d’aventures avec Les Vikings ou encore la Science-Fiction pour Soleil vert. Avec L’Etrangleur de Boston il s’attèle au thriller en traitant du serial killer Albert DeSalvo, l’un de ces nombreux tueurs en série à avoir secoué l’Amérique. Il aurait commis treize meurtres entre 1962 et 1964, avec comme mode opératoire l’intrusion chez des femmes seules afin de les étrangler. Datant de 1968, le film est sorti quatre ans après la fin de ces crimes. De ce fait, l’arrivée du film sur les écrans se fit alors que les faits résonnaient encore dans les mémoires. Le dossier reviendra d’ailleurs sur le devant de la scène en 2001 lorsque des analyses ADN remettront en cause la culpabilité de DeSalvo. L’enquête est à ce jour encore ouverte.

Le souhait de Fleischer de coller au plus près de la réalité se fait ressentir, que ce soit à travers sa mise en scène, son récit dans sa première heure et la photographie de Richard H. Kline. L’étrangleur de Boston pourrait être divisé en trois parties bien distinctes. Ainsi, la première heure nous présente l’apparition des meurtres et l’enquête qui s’en suit, à savoir une grande chasse lancée pour retrouver le coupable. Cette partie se distingue par une absence totale de crimes à l’écran, ceux-ci étant constamment suggérés. L’aspect documentaire et l’impression d’être plongé au coeur de l’enquête culmine dans cette première partie. Intervient ensuite l’apparition de l’étrangleur, incarné par Tony Cutis qui n’apparaissait jusqu’alors que de manière partielle, son visage n’ayant jamais été dévoilé. Dès le début de sa deuxième heure le métrage prend la tournure du thriller en plaçant Albert DeSalvo au coeur des évènements, à travers ses meurtres et sa manière d’opérer. Cette partie sert aussi à introduire le dernier acte qui s’intéresse au personnage après son arrestation. Le film quitte donc les sentiers du thriller pour se concentrer sur l’approche psychologique du personnage. Dès cet instant, le sujet devient la pathologie schizophrénique qui touche DeSalvo et les démons intérieurs qui le hante. Tony Curtis y est magistral dans ce rôle à contre-emploi où il fait face à Henry Fonda dont la prestation, certes plus discrète, est tout aussi remarquable.

La particularité de cette structure est de ne pas réellement définir de personnage principal bien que DeSalvo demeure l’élément central. Pour prendre exemple, il suffit d’observer le détective Phil DiNatale, incarné par George Kennedy, que l’on suit durant la première heure et qui ne refait plus surface par la suite, son rôle somme toute basique d’enquêteur servant avant tout à présenter un contexte fait de recherches et de questionnements. De manière moindre, il en est de même pour le personnage de John S. Bottomly, joué par Henry Fonda, dont l’importance au sein de l’intrigue décroît dès lors que Tony Curtis entre en scène, le plaçant peu à peu en retrait. Nous passons donc d’une enquête tendue à l’analyse d’un personnage qui questionne non seulement sur son comportement mais de manière plus globale sur celui d’un grand nombre de tueurs en séries dont les agissements demeurent souvent insondables, comme l’exprime cette phrase précédant le générique final: Ce film est terminé mais l’effort de la société pour déceler et traiter la violence n’a pas commencé”. Le dernier plan présentant Tony Curtis se fondant dans les murs blancs évoque parfaitement le sentiment de perdition du personnage.

Son réalisme, ainsi que son modernisme, le film le doit en grande partie à l’emploi du split screen que Richard Fleischer utilise afin de multiplier les points de vue et d’instaurer un sentiment de peur au sein de la population. Ce procédé, le cinéaste le découvrira lors de l’exposition universelle de 1967 à Montréal où se tenait une présentation de ces effets employant des écrans multiples ainsi que de ce qui deviendra plus tard le système IMAX. En employant cette technique cela lui permet d’intégrer plusieurs images dans un même plan et d’offrir une immersion plus forte au spectateur. Cette mise en scène novatrice n’est pas pour autant étonnante de la part d’un cinéaste qui aura remanié certaines normes techniques à de multiples reprises. Il en était déjà de même avec son père, Max Fleischer, qui fut l’inventeur du rotoscope, outil basé sur une technique permettant notamment de donner plus de réalisme aux mouvements. Richard Fleischer aura pour sa part été le réalisateur du premier film live de Walt Disney, à savoir 20 000 milles lieues sous les mers, ainsi qu’un talentueux technicien dans l’utilisation du format Cinémascope (notamment pour Les Inconnus dans la Ville sorti en 1955). L’autre aspect intéressant concernant la mise en scène de L’étrangleur de Boston est l’utilisation d’images subliminales permettant de symboliser la démence d’Albert DeSalvo. William Friedkin (qui fut d’ailleurs préssenti un temps à la réalisation du projet) avoue s’être inspiré du film, ainsi que d’Hiroshima Mon Amour de Alain Resnais, pour les inserts présents dans L’Exorciste.

Le récit, très bien construit, s’attèle à ce que Fleischer à toujours voulu faire durant sa carrière, à savoir raconter purement et simplement une bonne histoire. Pour illustrer au mieux le contexte, le film se déroule lors de différents évènements historiques marquants. Ainsi, lors de la scène d’ouverture, un petit écran de télévision nous fait comprendre que le premier meurtre de l’étrangleur se déroule durant l’effervescence des foules suite au vol orbital des astronautes américains du programme Mercury. Par la suite, l’apparition à l’écran de Tony Curtis se fait au moment même des funérailles de John Fitzgerald Kennedy. Sans pour autant vouloir refléter les actes de l’étrangleur comme un miroir social, le film cherche avant tout à mêler ces meurtres au quotidien d’une population et ainsi à l’inconscient collectif.

L’Etrangleur de Boston symbolise parfaitement le cinéma de la fin des années 60 et est annonciateur de ce qu’il deviendra dans les années 70 où son influence se fait ressentir chez des réalisateurs tels que Brian De Palma (dont le premier long-métrage date d’ailleurs de 1968) ou, comme cités auparavant, William Friedkin. Avec cette oeuvre Richard Fleischer signe l’un des thrillers les plus réussis des années 60, une réussite s’appuyant autant sur sa narration singulière que sur sa brillante mise en scène.

Nico Darko

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About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).