La Trilogie de la Vengeance de Park Chan-wook

 
 
 

Vous le savez maintenant mes très chers amis, le revenge movie, c’est grave ma came ; alors faute d’un Dead Man Down bien avare en ambiguïté morale salvatrice et en ultra-violence décomplexée, j’aimerai revenir si vous le voulez bien quelque temps en arrière, m’atteler enfin à de la pure, de la brutale, de la sanglante, de la sadique vengeance qui fait bien mal et qui tache donc, laissant une empreinte profonde et indélébile sur nos rétines subjuguées par un travail de fond et un traitement visuel aussi radicales, hallucinants, quoique parfois ultra-maniéristes et à la limite de l’exercice de style vain ; je souhaiterai revenir sur une trilogie qui témoigne d’une beauté tout autant que d’une noirceur qui forcent le respect, aussi brillamment ludique que définitivement dépressive, aussi savamment complaisante qu’étonnamment juste, aussi ultimement sauvage que somptueusement poétique… Je veux bien sûr parler des trois grosses claques, que dis-je, des trois furieux démontages de gueule à coup de barre à mine du réalisateur coréen Park Chan-wook (dont le premier essai hollywoodien sort dans quelques jours, Stoker) après son mi-figue mi-raisin mais néanmoins passionnant JSA ; trois œuvres tour à tour glaciales, bestiales, et finalement irrémédiablement morales. Alors mes braves, sortez donc vos battes de baseball en métal, vos vieux marteaux rouillés, et pour les Ladies, les flingues antiques à double canon, et préparez-vous, la vengeance est un engrenage infernal qui se déguste bien frais surtout en cette période quasi-estivale !

 

Sympathy for Mr Vengeance

C’est la luuuuteee finaaale !

 

Ryu est un jeune ouvrier sourd et muet. Sa sœur gravement malade survit dans l’attente d’un rein. Dongjin, son patron, divorcé, est le père d’une petite fille. Ryu perd son emploi ce qui amenuise considérablement ses chances de voir un jour sa sœur opérée. Young-Mi, sa petite amie, activiste d’extrême-gauche, décide d’organiser l’enlèvement de la petite fille de Dongjin, la rançon obtenue permettrait de payer l’intervention de sa sœur et donc de lui sauver la vie… Mais le plan, sur la papier parfait, va très vite tourner au cauchemar.

Premier volet, premier choc ! Park Chan-wook impose immédiatement une radicalité terrifiante, un nihilisme absolu, au cœur d’un travail formel d’une précision chirurgicale. Chaque plan apparaît comme le fruit d’une longue réflexion, est l’expression d’un véritable point de vue éminamment singulier, est composé comme un tableau de maître. La photo est sompteuse et rend définitivement justice à l’effort principalement et profondément esthétique de l’auteur finalement avant tout autre chose influencé par la peinture. Alternant longues séquences contemplatives dans une nature appaisante sous laquelle sont tapis les pires secrets, portrait presque infernal du monde ouvrier, et peignant un climat d’asphyxie sociale totalement anxiogène, Park Chan-wook instaure dès les premières images une ambiance étouffante, suscitant un malaise certain mais qui ne nous prépare pourtant en rien au déferlement de violence barbare explosant dans la seconde partie du récit. Tout cela ne laisse guère d’espoir quant au devenir finalement nécessairement chaotique et bestial de nos sociétés contemporaines, Park Chan-wook optant pour une lecture dépressive et ultra-violente de Marx. Le simulacre d’harmonie sociale extrêmement fragile car fondée sur un principe d’injustice, ne demande qu’à s’effondrer, la mort accidentelle de la petite fille déclare le début des hostilités, une sorte de lutte des classes sanglantes et absurdes dont le premier mode d’expression est la loi du Talion. Dès lors, la violence symbolique qui avait jusque là un rôle de geôlier devient soudainement concrète et curieusement libératrice pour se révèler au final infernale, s’engendrant elle-même et ce à l’infini. Les fulgurances gores difficilement tenables quoique flirtant parfois avec le grotesque, sont autant de gimmicks complaisants mais salvateurs qui illustrent avec une pertinence rare la réaction en chaîne implacable semant nécessairement sur son passage morts et souffrances.

La sauvagerie extrême qui caractérise ce premier volet filmée de manière paradoxalement glaciale, les tortures infligées aux protagonistes autant qu’aux spectateurs éprouvantes et n’épargnant en rien des détails les plus sordides, tout cela contraste évidemment et de la meilleure manière qui soit avec la beautée insufflée aussi souvent que possible dans chacune des séquences, dans chacun des plans, beautée qui trouvera son accomplissement définitif dans le second essai, le tétanisant Old Boy.

 
 

Old Boy

3 extrêmes.

 

En 2004, Park-Chan Wook remporte le Grand prix du festival de Cannes sous le présidence de Quentin Tarantino avec le génial Old Boy (dont le remake américain est prévu pour cette année avec à la réalisation Spike Lee… je demande sérieusement à voir quand bien même le travail de ce dernier est tout à fait intéressant), celui-ci devient dès lors immédiatement en occident le porte étendard de la vague de néo-polars coréens ultra-violents et ultra-maniéristes mêlant sadisme et poésie, fulgurances gores et envolées lyriques volontairement outrancières au cœur un récit à tiroir d’une richesse inouïe.

Oh Dae Su (l’immense, le collosal, le monstrueux Choi Min-sik, le tueur en série diabolique du J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon ! Choi Min-sik quoi !), fonctionnaire et père de famille lambda, est enlevé et séquestré dans un minuscule appartement… Par qui ? Pourquoi ? Il n’en sait rien. Durant sa détention sa seule fenêtre sur l’extérieur est un téléviseur qui lui annonce l’assassinat de sa femme dont il est lui-même accusé. Quinze ans plus tard, il est libéré. Désormais déshumanisé, devenu  »bien pire qu’une bête », il n’a plus qu’un objectif : trouver celui qui lui a fait vivre ce calvaire et le lui faire payer !

Certainement le chef-d’oeuvre absolu et définitif de la trilogie, d’une cruauté tétanisante en même temps que d’une poésie bouleversante. Tout cela va loin, très loin, nous triture les viscères comme aucun autre avant lui, nous rendant presque malade tout en nous laissant subjugués en poussant de manière inédite le travail de la forme dans ses ultimes retranchements. Excessif mais sincère, d’une violence à la limite du supportable mais profondément juste et habile dans la volonté qu’il a de nous narrer avant tout l’histoire horrible de personnages complexes et terrifiants mais fragiles et touchants, Old Boy est une œuvre somme, une sorte de monstre cinématographique mélangeant les genres avec une aisance rare, manipulant les ruptures de ton à la perfection, nous faisant passer en un clin d’oeil du rire aux larmes, du malaise à la jubilation, du choc jusque-boutiste à la poésie contemplative sans jamais que nous ne nous en rendions réellement compte. Le tout est scandé par trois séquences chocs, extrêmes, brillamment mises en scène : de l’ingestion d’un poulpe vivant à une auto-ablation de la langue, en passant par une séance de dentisterie au marteau particulièrement éprouvante car jouant savamment d’une dialectique de la monstration crûe, du hors-champ percutant, et de l’ellipse narrative. Difficile de nommer ici les mille et une merveilles dont le métrage regorge sous peine d’entamer une dissertation de plusieurs dizaine de pages si tant est que celles-ci soient elliptiques. Ovni hallucinant, revenge movie sauvage et ultime, comédie noire et tordue comme l’enfer, Old Boy est tout cela à la fois, et en dire plus serait une erreur fatale, une insulte faite à ceux qui malheureusement n’auraient pas encore posés les yeux sur ce diamant taillés avec une précision redoutable certes, mais conservant en son cœur sa brutalité première, nécessaire et tellement jubilatoire.

 
 

Sympathy for Lady Vengeance

La belle est la bête.

 

Difficile de surpasser son vieux garçon de frère, la demoiselle se trouve alors en bien mauvaise posture, attendue au tournant par une horde de fanatiques, marteau au poing, peut enclin à laisser passer quoique ce soit. Triste histoire que celle de Lady Vengeance, à tort quelque peu mis de côté, parfois même trainé dans la boue de manière totalement injustifiée si ce n’est parce qu’il souffre d’une envie de rencontrer et de s’adresser à un plus large public, d’un désir de se sentir enfin plus appaisée.

Geum-ja est une belle jeune fille sans histoire. Elle est soudainement accusée de l’enlèvement et du meurtre d’un petit garçon. Les médias se saisissent de ce crime atroce. Geum-ja passe étrangement très vite aux aveux et est condamnée à une longue peine de prison : 13 années durant lesquelles elle va méticuleusement préparer sa vengeance contre Mr. Baek, un instituteur de maternel un brin louche.

Alors oui, tout cela est esthétisé à outrance, frôle, même si très rarement, l’indigeste ; Park Chan-wook pour la première fois flirte avec la posture auteuriste, est à la limite de se regarder filmer ; je dois admettre pour être tout à fait honnête ces quelques défauts qui parfois irritent passablement aussi maigres soient-ils… Mais putain, pourquoi faire la fine bouche devant un exercice de style aussi radical, inventif et profondément sincère. J’avoue volontiers que l’orientation tire larme que prend la partie dramatique du récit dans le style  »je te sors le pathos à grand coup de violons » écrase souvent la part la plus sombre et finalement la plus passionnante de l’œuvre, mais en même temps, cela fonctionne, on se laisse malgré les réserves prendre au jeu. On est estomaqué devant l’ambiguïté et l’amoralité terrifiante du récit de vengeance qui sont malheureusement quelque peu niées dans un retour à une morale culcul la praline dans les dernières minutes du métrage, mais heureusement Lady Vengeance laisse un goût amer et un malaise certain qui donc surpasse, éclipse presque le mauvais pas final. Ce dernier opus tout en énervant les fans hardcores témoigne d’un désir véritable d’ouverture à un plus large public en même temps qu’il s’applique à respecter ce qui le précède : délaissant l’utra-violence excessive et systématique des deux précédents volets pour une brutalité plus mesurée, oubliant parfois son propos et sa conception singulière de la morale difficilement acceptable pour une démonstration de grands sentiments, donc plus fédérateur, se permettant de bousculer son spectateur mais le ménageant la seconde qui suit en sauvant les apparences.

Cette fragilité qui se traduit dans le fait que Park Chan-wook ne se laisse plus vraiment aller à ses excès d’antan dans une volonté d’apaisement et de conciliation avec le plus large public, confère finalement une grande force à Lady Vengeance, qui même si il laisse quelque peu sur sa faim offre de vrais, de beaux, de grands moments de cinéma de genre en vertu notamment d’un fabuleux travail d’écriture et de narration lié à une mise en pratique formelle toujours aussi maîtrisée et inventive.

Naughty Bear

 

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About Naughty Bear

Esprit vengeur adepte donc de la loi du Talion enfermé dans une peluche : œil pour œil, dent pour dent de préférence marteau au poing (quand il n’a pas les mains occupées à manipuler des cartes à jouer)… tout cela en version nounours bien sûr ! Aimant humblement à philosopher sur toutes formes de monstruosités y compris la sienne »Je sais que je suis une bête, cependant j’ai le droit de vivre non ? »… tout cela en version nounours bien sûr ! Un scanner récemment effectué a pu révéler qu’il possédait en guise de rembourrage des pellicules plein la tête (hardcores si possible), l’écriture s’avère dès lors le seul et unique moyen de les exorciser. Avez-vous déjà vu un nounours armé d’une machette se confectionnant un masque avec le cuir ou plutôt le tissu de ses victimes ? Maintenant, oui.