Critique de Berberian Sound Studio

VN:F [1.9.22_1171]
Notez ce film
Rating: 5.0/5 (1 vote cast)

.

Berberian Sound Studio

De Peter Strickland

Avec Toby Jones, Tonia Sotiropoulou et Cosimo Fusco

Royaume-Uni – 2012 – 1h32

Rating: ★★★★★

Bienvenue dans le monde merveilleux du bruitage cinématographique. Nous sommes dans les années 70. Gilderoy, un ingénieur du son d’origine britannique, est embauché dans un studio italien pour travailler sur la dernière production du réalisateur Santini. Le film s’appelle Il Vortice Equestre, un film d’horreur qui raconte les tortures abominables qu’inflige un prêtre sadique à des sorcières puis la vengeance de ces dernières. Noyade dans de l’eau bouillante, arrachage du cuir chevelu, enfournage d’un tisonnier brûlant dans le vagin… Le film que doit sonoriser Gilderoy est particulièrement violent. Face à un producteur tyrannique et un film qui n’avance pas, l’ingénieur du son déchante peu à peu, sombrant dans un univers cauchemardesque où l’on explose des pastèques pour imiter le son d’un crane fracassé et où l’on rajoute des effets sur des hurlements humains.

S’ancrant dans la mouvance du revival giallesque (Amer, Masks), le perturbant Berberian Sound Studio est le deuxième long-métrage de Peter Strickland, un Britannique passionné de son faisant lui-même partie d’un étrange groupe expérimental qui travaille à partir de sons produits par les aliments. Conceptuel et référentiel, Berberian Sound Studio reste dans la cohérence artistique de son auteur, proposant un puzzle sensoriel à base d’images et donc de sons qui révèle une mise en abyme du cinéma particulièrement brillante.

Dans Berberian Sound Studio, nous sommes conviés à nous projeter mentalement Il Vortice Equestre, le film dans le film. Car, hormis son faux générique qui prend la place du vrai, nous ne verrons rien d’Il Vortice Equestre. Les scènes atroces qui y figurent nous seront accessibles principalement par les talents de bruiteur de Gilderoy. Des scènes qui, de Bava à Argento (cité à peu près en permanence), font ouvertement référence à l’âge d’or du cinéma horrifique italien. Jouant de son approche meta, Berberian Sound Studio nous fait entrer dans le giallo avec les mains gantées de cuir du mystérieux projectionniste. En apparence, il n’y aurait que des fruits et des légumes qui se feraient poignarder dans ce giallo. Pourtant, l’approche du genre par Peter Strickland se veut non seulement expérimentale, mais surtout cérébrale.

(SPOILERS) En effet, lorsque Berberian Sound Studio semble décrocher de sa propre pellicule, révélant le précédent travail documentaire de Gilderoy comme un secret que l’on voudrait effacer, c’est pour asseoir définitivement la paranoïa de son héros, la vérité se projetant enfin sur le grand écran. Comme Lost Highway et Mullholland Drive de David Lynch, Berberian Sound Studio est la fugue psychogénique d’un meurtrier qui refuse de reconnaître sa culpabilité. Gilderoy, le bruiteur persécuté dans son propre désordre psychique (le studio), ne fait que travestir sa mémoire par ses trucages de cinéma. A nous donc de reconsidérer Il Vortice Equestre pour se faire une idée des pulsions animant le tueur de ce bien étrange giallo qui cherche également à capter les résonances kafkaïennes du Locataire de Polanski et Barton Fink des frères Coen. (FIN DES SPOILERS) Film-cerveau redoutablement intelligent, Berberian Sound Studio parvient à concilier les emprunts référentiels aux ambitions esthétiques assez radicales de son auteur bruitiste tout en rappelant que les meilleures expériences cinématographiques sont celles qui restent porteuses de sens. Du grand art !

 

The Vug

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».