Critique de Zero Dark Thirty

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Zero Dark Thirty

De Kathryn Bigelow

Avec Jessica Chastain, Joel Edgerton, Chris Pratt et Mark Strong

Etats-Unis – 2012 – 2h29

Rating: ★☆☆☆☆

Dans 1984, le classique dystopique de George Orwell, la figure autoritaire de Big Brother est opposée à celle d’Emmanuel Goldstein, un terroriste insaisissable désigné comme responsable de tous les maux de la société et que l’on se doit de haïr. Depuis le 11 septembre 2011, le monde occidental a trouvé son Emmanuel Goldstein en la personne d’Oussama ben Laden. Responsable des attentats du World Trade Center, le chef spirituel d’Al-Qaida est devenu l’ennemi numéro un de tout l’Occident, une seule et même figure pour personnifier le terrorisme international et le fondamentalisme religieux. Presque un mème en soi. Oussama ben Laden a ainsi cristallisé toute les rancœurs mais aussi toutes les interrogations en raison de l’opacité qui règne autour de sa personne et des informations contradictoires qui n’ont pas arrêté de rythmer cette traque de dix ans. Si elle n’a pas su grand-chose, l’opinion publique avait dans l’idée que le terroriste était activement recherché sans que l’on sache en revanche s’il était toujours vivant. Même l’annonce officielle de son exécution n’aura pas été de toute clarté avec plusieurs versions différentes dans les heures qui ont suivi l’évènement. Frénésie médiatique ou écran de fumée ? Devant le manque de preuves formelles de la mort de ben Laden –  c’est-à-dire des images – l’opinion publique n’a pas d’autre choix que de croire sur parole les déclarations officielles alors que les vidéos de la pendaison de Saddam Hussein sont quant à elles disponibles en deux clics.

En plein élan patriotique depuis sa sacralisation cinématographique avec Démineurs, Kathryn Bigelow décide de lever le voile dans ce Zero Dark Thirty qui passe en revue les différentes étapes ayant amené à l’exécution d’Oussama ben Laden. A travers le personnage fictif de Maya (Jessica Chastain), nous sommes donc invités à pénétrer les arcanes des services de renseignements américains sur le sol arabe avec la plus grande objectivité. Ou presque.

Zero Dark Thirty s’ouvre sur un long écran noir pendant que nous entendons sur la bande-son les appels téléphoniques des victimes du World Trade Center. Si Bigelow essaie de garder son objectivité sur les horreurs qui vont suivre, ce préambule commémoratif ancre la traque de ben Laden dans une approche forcément émotionnelle. Œil pour œil, dent pour dent. A l’émotion des victimes répond donc la froideur des méthodes pour accomplir la vengeance du peuple américain. Dans sa première partie, Zero Dark Thirty s’attarde donc sur les tortures autorisées par l’administration Bush lors des interrogatoires dans les prisons secrètes de l’armée américaine. Humiliations, privations de nourriture, d’eau, de sommeil, de lumière et surtout le «waterboarding», technique de torture consistant à vous mettre une serviette sur la figure et à vous noyer momentanément en vous aspergeant d’eau. Avec, pour seul bémol, le dégoût visible du personnage de Jessica Chastain qui participe pourtant à ses pratiques, Zero Dark Thirty semble nous dire que la fin justifie les moyens. Il nous en faudra néanmoins beaucoup plus pour nous convaincre que la torture ne relève pas du fascisme pur et simple.

Changement d’administration, changement de méthode avec Barack Obama. On arrête la torture. Ca devient donc forcément plus difficile pour Jessica Chastain et ses collègues de retrouver ben Laden (on sentirait même poindre des regrets). Seule nuance, la nécessité de retrouver ben Laden devient vitale non plus pour assouvir la vengeance de l’Amérique mais pour stopper les membres d’Al-Qaida qui se font exploser les uns après les autres dans des attentats dévastateurs (dont une scène qui rappelle involontairement l’explosion du restaurant dans Brazil – quand on vous dit que 1984 n’est pas loin). Reste la reconstitution de l’assaut final d’Abbottabad, point d’orgue de Zero Dark Thirty où les talents indiscutables de mise en scène de Kathryn Bigelow finiront d’impressionner les cinéphiles qui préfèrent la forme au fond.

Dans une guerre, les bons et les méchants dépendent du point de vue que l’on adopte. Les envahisseurs s’autoproclament libérateurs, les terroristes se considèrent comme des résistants. En refusant de rattacher les causes aux conséquences et de prendre de la hauteur sur un sujet aussi sensible, Zero Dark Thirty apparait comme une sorte de docu-fiction glaçante dans sa volonté de justifier l’injustifiable.  Certes, on vit une époque dégueulasse. Que Kathryn Bigelow l’illustre sans compromis, pourquoi pas. Qu’elle en fasse l’apologie, en revanche, ça passe beaucoup moins.

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».