Interview de Ben Wheatley: Just be real!

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Ben Wheatley sur le tournage de "Touristes"

Avec son deuxième long-métrage Kill List, thriller perturbant qui remettait The Wicker Man au goût du jour, un réalisateur britannique quasi-inconnu nommé Ben Wheatley s’est soudainement imposé au cours de ces derniers mois comme l’un des cinéastes européens les plus doués du cinéma de genre. A sa sortie, le film m’avait laissé dubitatif. Certes, par sa virtuosité technique et sa direction d’acteurs imparable, le film restait d’une efficacité redoutable mais la conclusion sur laquelle tout le récit était construit ne m’avait pas entièrement convaincu (et j’ai bien l’impression d’être le seul). S’agissait-il là du meilleur de Ben Wheatley ? Il aura fallu la vision de son premier polar fauché Down Terrace (2009) ainsi que de son nouvel effort Touristes, road-movie à l’humour très noir, pour me convaincre définitivement du contraire. Entre la sortie vidéo de Kill List, la sortie cinéma de Touristes et l’annonce de son nouveau projet A Field in England – d’ores et déjà l’un des moments-phare de l’année cinématographique de 2013 – cette fin 2012 est particulièrement chargée pour le réalisateur anglais. Rencontré dans les locaux de Wild Side, Ben Wheatley répond aux questions de Celluloïdz.

"Touristes" (2012)

Touristes est votre troisième long-métrage. Il s’agit également du premier que vous n’avez pas écrit. Comment ce projet est-il venu jusqu’à vous ?

Après Down Terrace, j’ai rencontré Nira Park de Big Talk, le studio qui a produit Shaun of the Dead et Hot Fuzz d’Edgar Wright. Elle m’a proposé le scénario de Touristes et m’a demandé si je voulais réaliser le film. Je connaissais Alice Lowe et Steve Oram (ndlr: scénaristes et acteurs principaux de Touristes) avec lesquels j’avais déjà travaillé sur des séries comiques à la télévision. J’ai lu le scénario, je l’ai trouvé vraiment bien. A ce moment-là, je bossais sur Kill List, un film d’horreur très sérieux. Et je me suis dit que Touristes était la bonne opportunité pour revenir vers quelque chose de plus drôle et léger. De plus, Kill List était un film difficile, très technique, et je voulais embrayer sur quelque chose de plus libre, entièrement basé sur l’improvisation. Ce sont ces raisons qui m’ont poussé à réaliser Touristes.

Vous avez formé une équipe de fidèles collaborateurs ainsi qu’une troupe d’acteurs que l’on retrouve dans tous vos films. Est-ce une formule nécessaire à la conception de vos films ?

J’aime travailler avec tous ces gens. C’est logique quand on a trouvé des personnes que l’on aime. On sait que l’on est entre de bonnes mains. Pourquoi ne pas vouloir continuer ainsi ? Si un film coûte plus cher, ce ne sera pas forcément plus difficile pour l’équipe. Par exemple, la prise de son de Touristes n’est pas foncièrement différente de celle de Down Terrace même s’il y a toujours deux ou trois choses qui vont changer dans la manière de travailler. Disposer de plus d’argent sur un film ne justifie pas de se débarrasser d’une équipe pour travailler avec une nouvelle qui aurait une expérience différente. On est arrivé là tous ensemble. Je travaille avec Laurie Rose, mon directeur de la photographie, depuis mes premiers travaux à la télévision, bien avant Down Terrace. Depuis, nos carrières sont liées et évoluent au même rythme. Et je n’ai vraiment pas envie de devoir me séparer d’un de mes collaborateurs pour une histoire d’agenda. Pourquoi se compliquer la vie si tout se passe bien avec les gens avec lesquels on a l’habitude de travailler ?

Dans vos films, vous mettez en scène une violence extraordinaire qui finit par devenir ordinaire pour les personnages.

La violence dépend du genre du film. Peut être qu’une version de Touristes où les personnages seraient juste partis en vacances n’aurait pas été aussi marrante. Mais je pense que la violence reste différente selon les films. La violence dans Kill List est très différente de celle de Touristes, de même que le rapport qu’entretient le public avec elle.

"Down Terrace" (2009)

Je trouve que vos personnages tuent sans haine. Dans Down Terrace, ils tuent car ils doutent entre eux. Dans Kill List, ils tuent car il s’agit de leur travail…

Dans Touristes, il s’agit plus de crimes passionnels. Mais de manière générale, mes personnages existent dans un univers moral où ils développent leurs propres règles. Et je pense que tout le monde fait ça dans la vie de tous les jours. Dans les films, les gens ont toujours leur propre raison pour tuer d’autres personnes. Dans la réalité, c’est plus confus et ça n’a rien de graphique. Ça arrive comme ça, d’un coup.

La famille est un thème central dans vos films. Vous semblez la décrire à la fois comme quelque chose qui emprisonne les individus mais aussi comme le seul refuge possible.

Cela vient de ma propre expérience, j’imagine, mais cela reste universel. Je ne connais personne qui prétend venir d’une famille parfaite. Peut être que ça existe, je ne sais pas. On ne sait jamais vraiment quelle a été l’expérience des autres. On peut juste pointer ce qui diffère avec la notre. Mais je pense que tout le monde lutte pour se définir par rapport à sa propre famille. Mes personnages réagissent très violemment à cela. Ils en deviennent fous. La famille génère une sorte de violence émotionnelle qui devient routinière. C’est une violence sans coup de feu. C’est cette part de violence que l’on trouve couramment dans les familles qui m’intéresse.

La violence semble être un moyen pour les familles que vous présentez dans vos films de préserver leur unité.

Oui. D’une certaine façon, on peut dire que mes personnages luttent contre un monde qui est dangereux, difficile et qui ne laisse pas de place à la faiblesse. C’est ça ou espérer que quelqu’un vienne vous aider quand vous rencontrez des problèmes, ce qui ne peut que vous rendre redevable de quelque chose. Mes personnages cherchent des solutions même si elles sont répréhensibles. Ils ont passé une partie de leur vie à faire ce qu’on leur a dit de faire. Maintenant, ils font ce qu’ils veulent. On peut voir cela à un certain degré dans Down Terrace où les personnages se retrouvent en opposition avec tout le monde. C’est comme si leur famille devenait un pays qui déclarerait la guerre à un autre pays qui serait lui-même une autre famille ou d’autres personnes.

"Kill List" (2011)

Est-ce pour cela que vous faites autant de références aux guerres d’Irak et d’Afghanistan ?

Oui, tout à fait. Je trouve que c’est là tout le mal qui gangrène la société dans laquelle on vit. Un pays est comme une «grande famille». Quand cette «grande famille» commence à commettre et justifier des actes illégaux ou immoraux, la «petite famille», c’est-à-dire la vraie famille, finit par faire la même chose. Qu’importe les justifications. Si la «grande famille» passe son temps à bafouer les lois, les «petites familles» en feront tout autant. Dans Kill List, la moralité des personnages a été brisée. Ils ont été soldats et se sont battus pour une guerre menée pour la «grande famille». Ils ont fait des choses qu’ils ne peuvent pas justifier et ils ne sont plus les mêmes quand ils rentrent à la maison. Ils reviennent comme délestés du sens moral. Briser les règles ne leur cause désormais plus le moindre problème moral pour faire ce qu’ils ont à faire.

La comédie (Down Terrace, Touristes) et l’horreur (Kill List, A Field in England) font partie de votre œuvre.

Down Terrace n’est pas vraiment une comédie. On trouve des moments drôles dans Kill List et Down Terrace. Mais je crois que cela est lié au fait que les personnages ont le sens de l’humour comme la plupart des gens. Ils ne cherchent pas spécialement à être drôles. L’humour de Down Terrace reste lié à la nature même du film qui est un mélange de mélodrame familial, de polar et de comédie. Vous savez, il y a plusieurs manières de rendre des personnages crédibles et l’une des meilleures est de les rendre marrants. Parce que le rire fait aussi partie de notre quotidien. On rit autant que l’on pleure. Le film que nous préparons actuellement (ndlr: A Field in England) n’est pas un film d’horreur non plus. C’est un film historique sur la guerre civile anglaise, dans l’esprit de La Bataille de Culloden de Peter Watkins avec une dimension psychédélique à la The Trip de Roger Corman ainsi que des éléments proche du western.

Cela veut dire que A Field in England aura un plus gros budget que vos autres films ?

Non, pas du tout. C’est tout le contraire. Il s’agit d’un film à petit budget – la moitié de celui de Kill List – et on l’a tourné en deux semaines. Pour revenir à l’horreur, bien évidemment j’aime ce genre mais je ne me considère pas pour autant comme un réalisateur de films d’horreur. Car j’aime aussi les polars, les westerns, la science-fiction, les comédies romantiques et bien d’autres genres que j’aborderai sûrement un jour ou l’autre. Ce qui ne veut pas dire non plus que je ne ferai pas un autre film d’horreur. Mais je ne veux pas être réduit à un seul genre parce que j’aime le cinéma en général. Il est vrai que Touristes est présenté dans des festivals de films fantastiques et les amateurs de films d’horreur ont tendance à bien l’aimer. Mais il ne faut pas croire non plus que les fans de films d’horreur ne regardent que ça. On peut aimer à la fois les blockbusters hollywoodiens et les films de Tarkovski. Mais si on devait trouver une ligne directrice à tous mes films, je dirai que j’aime avant tout le réalisme. Le réalisme par le jeu des acteurs et le réalisme du style documentaire.

"A Field in England" (2013)

Vous vous êtes spécialisés dans le cinéma de genre mais aimeriez-vous réaliser un film plus traditionnel comme un drame classique par exemple ?

Oui, bien sûr. Je ne tiens pas à devenir un réalisateur de films difficiles et obscurs que personne n’irait voir (rires). Quand on fait un film, on veut qu’il trouve son public. Quoi qu’il en soit, je fais les films que j’ai moi-même envie de voir. Et comme je vous l’ai dit, j’aime également le cinéma populaire. Touristes a l’air d’être un film assez populaire. De ce que j’ai pu constater lors des projections, le public rit et les spectateurs ont l’air de bien apprécier le film, de repartir heureux. Pour Kill List, il y avait des spectateurs qui sont ressortis bouleversés. Certains étaient même en colère (rires). Les réactions du public donnent toujours lieu à des expériences amusantes.

Pour finir avec Kill List – même si c’est une question que l’on a déjà dû vous poser plusieurs fois – que s’est-il vraiment passé à Kiev ?

Je ne sais pas, vous n’avez qu’à demander aux personnages (rires). Pour être honnête, ça n’a jamais été vraiment défini lors de l’écriture du scénario. Et c’est la raison pour laquelle nous avons choisi de ne pas montrer ce que les personnages voient sur l’écran de l’archiviste. C’est comme un film dans le film qui viendrait dire « Et alors ? De quoi avez-vous peur en fait ? ». Parce qu’ils voient forcément la pire chose que vous pourriez imaginer. Peut-être que la pire chose que je peux imaginer ne sera pas encore assez effrayante pour vous. En revanche, la pire des choses que vous pouvez imaginer sera toujours ce qui vous fera le plus peur. Les raisons qui poussent Jay à massacrer les pédophiles ne sont pas clairement énoncées dans le film. Il y a des gens qui, après avoir lu dans les journaux des histoires de meurtres d’enfants, disent qu’ils seraient prêts à tuer sans remords les coupables. Qu’ils le pensent vraiment, il n’y a aucun doute. Après, quel genre de personne peut réellement passer des paroles à l’acte ? Cela fait partie de la vie d’avoir des réactions violentes. Il en est de même des spectateurs face à un film. Les films de vengeance reposent après tout sur cette émotion. Et c’est cette même émotion qui mène au sectarisme et à la guerre. « Il a flingué mon frère ! Je vais le flinguer ! », « T’as flingué ma femme, je vais te flinguer ! »… Et ça peut devenir sans fin. Kill List prend le public à son propre jeu et lui dit : « Voilà où ça mène ! ». Les personnages du film pensent que les gens qu’ils tuent sont coupables sans en avoir la moindre preuve. Si ça se trouve, le pauvre type qui se fait exploser la tête contre un mur n’a rien fait du tout et était juste au mauvais endroit au mauvais moment. La scène est horrible. Elle nous soulève le cœur et nous révolte. C’est une manière de dire au public : « Regardez ! Vous étiez prêts à faire la même chose il y a quelques minutes. Comment vous vous sentez maintenant? ». Pour revenir à votre question, je pense qu’il faut faire attention aux informations que l’on donne aux spectateurs. Car, dès que l’on commence à trop rentrer dans les détails, tout finit par perdre de son intérêt.

 

Propos recueillis par The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».