Interview de Juan Carlos Medina

 

 

D’origine franco-espagnole, Juan Carlos Medina explore dans son premier long métrage, Insensibles, la question de la douleur, métaphore du cauchemar collectif que demeure la Guerre Civile en Espagne. Rencontre avec le cinéaste.

 

Comment vous est venue l’idée d’Insensibles ?

C’est en voulant faire un film sur comment faire face à la souffrance, à la douleur, que je me suis posé un peu la question de raconter ça de façon qui ne soit pas abstraite, en filmant des corps, et non des idées abstraites. Quand je suis tombé sur le syndrome d’insensibilité, le syndrome de Nishida, je me suis dit que ce serait la métaphore parfaite pour ça. J’ai très vite eu l’idée du personnage de Berkano, qui est une sorte d’incarnation du Mal, de l’horreur historique des années sombres de l’Espagne.

Je voulais aussi faire un film sur la recherche de la vérité à tout prix, la recherche de la vérité sur l’identité, les origines, qu’est ce que ça veut dire de rechercher cette vérité, comme quelque chose d’essentiel, même si cela signifie détruire tout, pour obtenir cette vérité.

C’est aussi un film qui parle de l’héritage maudit, comment les générations passées affectent les générations présentes, à travers le mur de secrets, comment nos ancêtres, leur vie nous affecte, même si on les a pas connu.

C’est un peu le croisement de tous ces thèmes qui a donné Insensibles.

Berkano, même s’il a un physique monstrueux,  ne s’avère pas aussi monstrueux que le plus simple des hommes ?

Oui, c’est une sorte de monstre innocent, une sorte de Frankenstein, une figure de monstre innocent, l’incarnation d’une monstruosité, d’un cauchemar, et lui-même n’est pas essentiellement méchant. C’est à la base un personnage innocent qui se retrouve façonné  par des circonstances terribles d’un pays, d’un peuple, d’une société. Mais ces circonstances ne viennent pas de lui.

 

Dès le départ vous avez donc voulu traiter de la douleur à contrepied.

Absolument, c’était vraiment une volonté de traiter de la douleur par la négative.

Parce qu’au final, vous traitez de la douleur sous plusieurs angles : la douleur qu’ils ne ressentent pas, celle qu’ils peuvent infliger parce qu’ils ne la connaissent pas. Mais au final, la vraie douleur n’est elle pas celle du secret ?

Bien sur, le film parle de douleur psychologique et de souffrance existentielle, la douleur physique n’est qu’une métaphore de ça. C’est de la douleur d’exister qui est traité dans le film.

 

Quelles ont été vos influences dans l’écriture d’Insensibles ?

Pour la direction artistique, des fortes influences en peinture Zdzis?aw Beksi?ski, un peintre polonais, ou  Ernst Fuchs. En film, il y a eu Requiem pour un Massacre d’Elem Klimov, Music Box de Costa-Gavras. C’est surtout sur la vision d’une période très noire, très traumatique vu au travers des yeux d’un enfant, de l’innocence. Requiem pour un massacre et L’esprit de la ruche de Víctor Erice sont des films qui m’ont beaucoup marqués.

 

Pourquoi avoir voulu abordé le thème de la Guerre civile espagnole ?

Ce n’est pas que j’ai voulu l’aborder, il s’est plus ou moins imposé de lui-même.  Déjà dans ma famille du côté espagnol, j’ai eu des histoires de la Guerre, de l’après Guerre qui sont remontées. Ma grand mère qui a souffert ça dans sa propre chair, avait 7 ans quand la guerre civile a éclaté en Espagne. Ses parents, mes arrières grands parents ont été exécutés pendant l’assaut de Merida par les troupes franquistes, donc à la fin de la guerre, ma grand mère s’est retrouvée orpheline. Elle a eu mon père quelques années plus tard, très jeune, dans des conditions de dépouillement absolu. Dans ma famille, il y a vraiment un vécu assez traumatique de la guerre, de l’après guerre, et dont j’ai très souvent ressenti le poids pendant des années.

Quelque part c’est quelque chose que j’ai voulu exorciser.

C’est un thème souvent abordé dans le fantastique espagnol, que ce soit récemment par Alex de la Iglesia ou Guillermo Del Toro, pensez-vous faire partie d’une génération de réalisateurs, dont la base commune serait ce vécu là ?

Je pense qu’on fait des films avec les rêves et les cauchemars communs. En l’occurrence, c’est toute une partie de l’inconscient collectif espagnol qui a tendance à produire un peu les mêmes monstres, parce que il y a pleins de choses qui ne sont pas réglées,  pleins de choses que l’on sait par ouï-dire, qui se racontent dans les familles, entre les gens, des choses qui sont plus ou moins connues mais qui ne font pas partie de l’Histoire officielle, parce que les preuves qui pourraient permettre d’écrire des livres d’Histoire de manière scientifique, sont dissimulées, en dehors de portée des citoyens, elle sont cachées dans des archives et pourraient être atteintes que à travers un processus judiciaire, mais ce processus ne peut avoir lieu à cause de la loi d’amnistie de 1977, donc comme y’a toute une partie de l’Histoire qui ne peut pas être officialisée.

On l’imagine, on la rêve, ça fait partie de l’indicible et c’est pour ça aussi je pense que c’est quelque chose qui hante la société espagnole et que cela donne ces films, de la même façon que les indonésiens font plus de films de fantômes parce qu’ils croient aux fantômes. Nous on a ces vieux fantômes, ces squelettes dans le placard qui datent de ces époques là. Quand on fait partie de ma génération, on a beaucoup vécu avec des histoires de famille, racontées par les grands parents. Chez ma gd mère, on peut trouver des boites avec des photos, pleins de visages, pleines d’histoires qui sont intrigantes, c’est assez commun dans toutes les familles espagnoles. Quand on remonte d’une ou deux générations en arrière, si vous avez mon âge vous tomberez sur des histoires terribles.

C’est un thème qu’on aborde en famille mais qui n’est pas clairement abordé au niveau de l’Etat.

C’est quelque chose que tous les espagnols partagent, alors que si je puis me permettre de dire, la plupart des grands spécialistes de la Guerre civile et de l’après-Guerre sont anglais ou américains, comme Hugh Thomas, Gabriel Jackson, ou Paul Preston. C’est très étonnant, il y a quelque chose d’extrêmement douloureux. Ce sont des sujets qui sont extrêmement politisés.

Comment vous est venu le personnage de Berkano ? (Attention spoilers !)

Assez tôt quand j’ai réfléchi à l’idée de départ d’Insensibles, très vite j’ai eu cette vision de ce personnage de tortionnaire, incarnation du Mal historique, un tortionnaire qui est enfermé dans une cellule, qui vit comme une araignée à qui on amène des proies. J’avais un peu des visions de son corps scarifié mais c’était avant d’amener la maladie, c’était une des premières idées, une des premières réflexions. C’était aussi une réflexion après en rétrogradant, comment amener à la création de ce monstre, qu’est-ce qui pourrait expliquer la création de cette monstruosité historique.

Dans le film j’essaie d’épouser le point de vue de cet enfant, que le spectateur soit vraiment à sa hauteur, dans sa subjectivité, pour qu’il puisse comprendre, appréhender pourquoi ce personnage bascule dans l’Horreur.

C’est pour ça que le film est assez hard, assez brutal, parce qu’il m’a semblé que le spectateur devait ressentir la même chose que ce que ressent ce personnage dans son parcours tragique et dans cette descente aux Enfers.

J’essaie de ne pas me placer dans un jugement moral mais plutôt il y a une sorte de réflexion au niveau du Karma. J’essaie un peu de montrer au spectateur comment naissent les monstres, en essayant de montrer que tous les perso payent le prix de ce qu’ils font, même les perso de « méchant » sont des âmes damnées.

Le personnage de Juan Diego, le père, est un perso complètement  meurtri par les horreurs que lui-même a commis, qui s’est construit un mur pour dissimiler ces choses, mais dès que ce mur est abattu par David, il ne peut plus vivre avec et il se suicide. C’est un personnage qui  ne peut pas vivre avec la conscience de ce passé.

Cela vous permet aussi de montrer comment aussi les personnes ayant perpétré des exactions à cette époque essaient de se reconstruire sur le secret.

C’est comme beaucoup de familles espagnoles qui sont construites sur des secrets terribles. Il y a quelque chose, je pense, d’assez profondément typique dans la mentalité espagnole, aussi parce que les espagnols sont très fiers quelque part, de ne pas parler des choses qui fâchent. Il y a un côté un peu japonais comme ça, de ne pas parler des choses qui fâchent. Donc il y a forcément un culte du tabou et du secret par rapport aux choses sombres. Quand il y a des squelettes dans le placard, ils sont bien enfouis, bien cachés, à double tour et on n’est censé ne pas en parler. C’est quelque chose qui finit toujours par infecter les gens, même sans qu’ils le sachent, ca pourrit à l’intérieur.  Je pense qu’il y a un moment donné, quand on est confronté à ça, où l’on a envie de faire comme le personnage principal, David, de venir avec un pic et de défoncer le mur de brique qui nous cache la vérité. Le film tourne autour de ça.

Auriez-vous pu tourner ce film en France ?

Non, je ne pense pas car le système de production en France aujourd’hui est fait de telle sorte  qu’un film moins de 16 ans peut difficilement être rentable, parce que tout est fait pour qu’il ne le soit pas. C’est-à-dire que le système est conçu pour qu’un film ayant cette classification, qui est d’ailleurs donnée de façon très subjective par les commissions de censure, soit handicapé à la base dans son exploitation, qu’elle soit dans les salles de cinéma ou à la télé. Donc en fait il est très difficile, presqu’impossible de lever les sommes que nécessitent un film ambitieux comme ça, en tenant compte de ces handicaps à la base sur le scénario.

Je ne vois pas comment cette histoire aurait pu fonctionner ou comment j’aurai pu la raconter sans aller dans une certaine forme d’honnêteté par rapport au propos. De la même façon, Requiem pour un massacre s’appelle en russe «  Viens et Regarde ». Viens et regarde ce que les allemands ont fait en Biélorussie. Forcément ils ont fait des horreurs. Donc si on fait un film honnête là-dessus, on est obligé de montrer ça. Le théâtre depuis le temps des Grecs, l’art dramatique a toujours eu un rôle de catharsis, il a toujours eu un rôle d’expiation des choses par leur mise en scène.

Le fait qu’en France aujourd’hui on est décidé de faire que des films Tout Public, c’est quelque chose d’assez particulier, d’assez curieux. Peu à peu, on va se retrouver dans la situation où en France il n’y aura que ça, des comédies de préférence, qui sera produit.

Même les polars aujourd’hui, c’est difficile. Dès qu’il y a la moindre chose qui fâche, la moindre « bad vibes », c’est un problème. Ce n’est pas à moi de dire si c’est bien ou mal, le système marche comme ça, il est fait comme ça pour x raison. Y’a des gens dont le métier c’est de décider ce que les gens peuvent voir, ce qu’ils ne peuvent pas voir, penser ce qu’ils peuvent penser et ce qu’ils ne peuvent pas penser, ce qu’ils peuvent ressentir, ce qu’ils ne peuvent pas ressentir, à nous de voir si c’est quelque chose de pertinent et de bien  ou pas. Je ne pense pas que l’Histoire du cinéma et les grands films se fassent avec ce genre de bridages à la base.

Ce qui est atypique dans ce film, c’est que je n’aurai pas pu le faire en France avec des fonds français, de même je n’aurai pas pu le faire qu’en Espagne, avec des fonds espagnols. C’est un film atypique dans le sens où c’est un film espagnol initié depuis la France.  Les premières briques du financement ont été levées depuis la France.

La France est un pays de cinéphiles, d’amoureux du cinéma, capables d’apprécier le cinéma dans toute sa diversité, en dehors de toute censure moral, en dehors de toute restriction technocratique de la liberté d’expression, donc il y a la volonté en France de créer du cinéma, de créer des films de toute variétés, en dépit du fait qu’en aval, on retrouve ces goulets d’étranglement. Les coproductions sont un bon moyen aujourd’hui d’arriver à faire des films peut être qui ne peuvent pas être fait que sur les fonds d’un seul pays.

Et auriez-vous pu faire le film en France d’un point de vue historique ? Est-ce que cela aurait eu la même portée ?

Oui. Ma famille du côté de ma mère est française, mon grand père a vécu la Seconde Guerre. Il avait 18-19 ans, il a vécu l’Exode, la faim, il a vu des gens mourir, et il y avait aussi ce coté là, mais avec plus de facilité pour en parler, moins de honte.

Quelque part je pense que la façon d’aborder le passé est plus saine en France, la société française est plus claire, il y a moins de complexes qui pourrissent dans un coin sombre et qui génèrent des monstres et des maladies psychiques collectives.  En France, il y a une plus grande reconnaissance des choses, un regard peut-être plus critique, plus mûr de la société dans son ensemble. Oui, on aurait pu le transposer en France.

Merci à Juan Carlos Medina.

 

Retrouvez notre critique d’Insensibles ici

 

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.