Storyteller: Philip K. Dick



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Drogué, dépressif, misogyne, parano, marginal, mystique… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick (1928-1982), personnage singulier de la littérature qui, en une quarantaine de romans et une centaine de nouvelles, a construit une œuvre monumentale, faisant le pont entre les maîtres de  l’Age d’Or (Asimov, Heinlein, Van Vogt) et les jeunes pousses de la New Wave des années 60 (Spinrad, Silverberg, Priest). Ses thèmes de prédilection : remise en cause de la nature humaine des personnages, questionnement de la réalité qui ne serait qu’illusion, critique de l’Etat-policier qui se cache généralement derrière cette illusion… Peuplés de télépathes et simulacres d’humains,  les mondes que bâtit Philip K. Dick s’écroulent sur eux-mêmes une fois que le héros prend conscience du subterfuge qui entoure et conditionne ses semblables. A moins que la propre perception du réel du héros ne soit elle-même altérée par une drogue ou un trouble mental quelconque. Si bien que dans une œuvre de Philip K. Dick, on ne sait jamais trop quand s’arrête la paranoïa et où commence la persécution. Un doute permanent qu’expérimentera l’écrivain sur les évènements marquants de sa propre et courte existence.

Souvenirs truqués

Total Recall (1990)

Il faudra deux films pour introduire le monde de Philip K. Dick dans le cinéma de science-fiction. D’abord Blade Runner de Ridley Scott qui, en 1982, s’impose, avec cette adaptation du roman Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques (1966) comme un nouveau jalon dans le genre au même titre que Metropolis de Fritz Lang et 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Ensuite avec le succès public de Total Recall de Paul Verhoeven (1990), adapté de la nouvelle Souvenirs à vendre (1966), qui démontre que les intrigues dickiennes tortueuses peuvent se prêter à une série B bourrine.

Dans le premier, Harrison Ford course des androïdes rebelles. Dans le second, Arnold Schwarzenegger part libérer Mars. Les deux films partagent la même idée dickienne des implants de mémoire et du doute permanent qu’ils instaurent sur leur perception de la réalité. Dans Blade Runner, Rachel découvre qu’elle n’est qu’un réplicant doté des souvenirs d’une autre personne. Dans Total Recall, à défaut de s’offrir des vacances de rêve, on se paie de faux souvenirs de voyage. Mais lorsque l’on s’implante des souvenirs que l’on a déjà vécu, la machine se détraque, faisant ressurgir des souvenirs oubliés. A moins que l’accident ne fasse partie lui aussi du souvenir. Auquel cas, la distinction entre souvenir et réalité devient incertaine. Comme l’humanité du Blade Runner qui se demande si son rêve de licorne lui appartient vraiment. S’il ne verra du film de Ridley Scott qu’un montage d’une quarantaine de minutes, Philip K. Dick décède à 53 ans d’un accident vasculaire cérébral sans savoir qu’il sera l’un des auteurs de science-fiction les plus adaptés au cinéma.

Blade Runner (1982)

La marginalité, Philip K. Dick l’expérimente dès ses débuts littéraires professionnels. Vivant à la charge de sa bienveillante deuxième épouse, l’écrivain apparait déjà comme une bête de foire aux yeux de son voisinage. En effet, rester à la maison pendant que Madame part travailler représente déjà une certaine forme d’anormalité dans l’Amérique des années 50. Afin de dépasser son simple statut de mari au foyer, Dick commence à prendre des amphétamines pour tenir le rythme effréné d’écriture qu’il s’impose. Ce régime médicamenteux (dont il deviendra accro jusqu’à la fin de ses jours) va transformer sa vie en parcours de montagnes russes, les dépressions succédant aux montées de créativité intensive. De 1952 à 1955, Philip K. Dick écrit ainsi une quantité industrielle de nouvelles où il pose très rapidement les fondements thématiques de ses romans à venir. Si les efforts fournis à l’époque n’obtiennent aucun succès, c’est pourtant dans cette période que l’on trouvera la majorité des histoires dickiennes adaptées au cinéma. Loin d’être les plus fidèles, ces films brodent une intrigue rocambolesque à partir de l’idée originale de la nouvelle. Les résultats sont variés.

Certains choisissent de rester dans l’esprit de l’auteur comme le sombre planet opera Planète hurlante de Christian Duguay (1995), d’après la nouvelle Second Variety, où deux factions rivales abandonnées sur une lointaine planète se retrouvent à la merci de robots tueurs à l’apparence humaine. A l’inverse, L’Agence de George Nolfi (2011), adaptée de la nouvelle Adjustement Team, se sert du postulat de base (une réalité réajustée en permanence par une administration surnaturelle) pour aboutir à une conclusion optimiste dont le romantisme est très éloigné de la vision résignée du couple chez Philip K. Dick.

Minority Report (2002)

Mais la plupart de ces adaptations restent dans le registre du Tech-Noir, avec une préférence marquée pour les héros en cavale. Dans Paycheck de John Woo (2003), un ingénieur est contraint de reconstituer la mémoire que l’on vient de lui effacer pour contrer un complot. Dans Impostor de Gary Fleder (2001), c’est la nature humaine du personnage principal qui est remise en question, celui-ci étant soupçonné d’être le robot envoyé par des extraterrestres pour détruire l’Humanité. Adaptation de L’Homme doré, Next de Lee Tamahori (2007) ne retient à son héros que le pouvoir de voir deux minutes dans l’avenir, ce qui lui vaut d’être mis à contribution pour déjouer un attentat terroriste. Point d’orgue de cette mouvance, Minority Report de Steven Spielberg (2002) présente un monde dystopique où, grâce aux prédictions de mutants capables de voir l’avenir, les meurtriers se font arrêtés avant même de passer à l’acte. A son tour désigné comme prochain meurtrier, l’agent d’élite de la police Precrime se retrouve pris à son propre piège alors qu’il doit tout faire pour changer le futur.

Délires divergents

Avec le succès de son premier roman publié en 1955, Loterie Solaire, exercice van vogtien présentant un monde futuriste fonctionnant sur la désignation aléatoire de son dirigeant, Philip K. Dick délaisse la nouvelle pour le roman. Composés le plus souvent d’anciennes nouvelles assemblées entre elles, les romans qu’il écrit en masse jusqu’au début des années 60 n’atteignent pas les ventes de son premier effort. Pour la plupart mineurs, on retient des romans de cette période principalement L’Œil dans le ciel (1957), oeuvre paranoïaque où les esprits des personnages viennent se fondre successivement dans plusieurs univers mentaux, et Le Temps désarticulé (1959), où un pauvre type découvre que la survie de l’Humanité repose sur la bonne réponse qu’il donne chaque jour à un jeu-concours.

C’est durant cette période que l’écrivain s’essaie également, sur les conseils de sa troisième épouse, au roman traditionnel. Les tentatives n’aboutissent à rien. L’un des rares qu’il arrivera à faire publier des années plus tard est Confessions d’un barjo (adapté en France en 1992 sur un scénario de Jacques Audiard), où il dresse en filigrane le portrait pathétique de sa propre vie conjugale, ce qui amènera à la destruction de son troisième mariage.

Si l’on excepte Blade Runner et Total Recall, les œuvres de Philip K. Dick écrites dans les années 60 – l’Âge d’Or de l’écrivain – sont encore peu exploitées au cinéma. Ouvrant une nouvelle ère dans sa carrière, Le Maître du haut-château imagine un monde où les Nazis ont remporté la Seconde Guerre Mondiale. Mais dans la Côte Ouest des Etats-Unis sous occupation japonaise, on parle d’un roman censuré qui décrit une autre version de l’Histoire. Inspiré du Yi Jing, un manuel de divination chinois, ce classique de l’uchronie décroche le Prix Hugo en 1963 ce qui, à défaut de lui d’apporter la gloire, vaut à l’écrivain d’être reconnu comme un auteur contemporain important dans la littérature de science-fiction. S’il n’a toujours pas été adapté (Ridley Scott a toutefois songé à un projet de série télé), Le Maître du haut-château a posé son empreinte sur des films uchroniques comme Le Crépuscules des aigles (1994) et Jin-Roh (1999).

Parmi les autres classiques, Le Dieu venu du Centaure (1965) imagine une drogue qui enferme ses consommateurs dans une réalité déformée, les gardant sous contrôle d’une entité extraterrestre aussi puissante qu’un dieu. Influencé du Livre des morts tibétain, Ubik (1969) s’impose quant à lui comme le chef-d’œuvre définitif de Dick avec ses morts évoluant en semi-vie dans une réalité partagée qui finit par s’écrouler sur elle-même. A moins que dans un cycle infini, les vivants ne soient eux-mêmes les morts d’un monde précédant. L’adaptation d’Ubik reste à ce jour la grande arlésienne du cinéma de science-fiction (le dernier à s’y être intéressé est Michel Gondry). Contacté à ce sujet par le réalisateur Jean-Pierre Gorin (alors activiste avec Jean-Luc Godard dans le Groupe Dziga Vertov), Philip K. Dick écrira dans les années 70 son propre scénario tiré d’Ubik mais le projet ne se concrétisera pas.

La Drogue et Dieu

A Scanner Darkly (2006)

Les années 70 démarrent mal pour Philip K. Dick. Il n’écrit plus et sa quatrième femme l’a quitté. Sa maison est envahie par une bande de freaks, dont de nombreux drogués, qu’il héberge avec bienveillance. Sa demeure devient le lieu de trafics louches et l’écrivain sent qu’il est sous surveillance policière. Non pas pour la drogue qui transite entre ses murs mais pour le contenu du classeur gigantesque où se trouvent ses textes. Le cambriolage de ce classeur en 1971 conforte Dick dans son sentiment de persécution.

L’homme va donc très mal et quand, en 1972, on lui propose de participer à une convention de science-fiction à Vancouver, il trouve l’issue rêvée pour changer d’air. Ravi de l’accueil qui lui est réservé, il décide de s’installer dans la ville canadienne, d’abord chez un couple de fans heureux de pouvoir héberger Philip K. Dick en personne. Mais l’écrivain prend racine chez ses hôtes, s’immisçant sans gêne dans leur vie quotidienne. Finalement mis à la porte, son périple canadien se poursuit par une tentative de suicide dans une chambre d’hôtel pour se conclure sur son inscription dans un centre de désintoxication pour héroïnomanes, bien qu’il n’en soit pas un lui-même. Ces épisodes parmi les plus sombres de sa vie serviront de matrice à son roman le plus personnel Substance Mort (A Scanner Darkly, 1977) que Richard Linklater adapte fidèlement en 2006. On y suit la descente aux enfers d’un policier au cerveau ravagé par une drogue de synthèse, la Substance M, et dont le sacrifice va mettre à jour un trafic d’ampleur gouvernementale.

En 1974, Philip K. Dick fait une expérience mystique en fixant le pendentif en forme de poisson porté par une pharmacienne venue lui apporter ses médicaments. Dans un flash, il se rappelle avoir été un des premiers Chrétiens persécutés à Rome en l’an 70. Par la suite, des flux d’informations lui sont transmis par un rayon rose venu du ciel. C’est ainsi qu’il va diagnostiquer à son fils Christopher une hernie inguinale liée à un défaut de naissance là où le pédiatre n’a rien vu. Insistant pour qu’on opère, Philip K. Dick surprend son entourage en ayant vu juste : son fils étant bien en danger de mort. On le surprend également à marmonner en koinè grecque, langue ayant servie à l’écriture du Nouveau Testament.

Radio Free Albemuth (2010)

Ces expériences étranges troublent Dick qui cherche désormais à comprendre ce qui est en train de lui arriver. Sur plusieurs années, il rédige une exégèse de 8 000 pages, dialogue avec lui-même entre mysticisme et scepticisme pour comprendre le sens de ces évènements, voire le sens caché de sa propre existence. De cette exégèse découle La Trilogie divine, composée des romans SIVA, L’Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer, à laquelle on peut rajouter le roman posthume Radio libre Albemuth, adapté en 2010 par Jon Alan Simon. Formant le dernier chapitre de l’œuvre dickienne, cette Trilogie divine fait de Philip K. Dick lui-même, caché derrière son double Horselover Fat, un personnage de roman dickien. Il y est question d’anamnèse, c’est-à-dire la perte de l’amnésie, quand tous les souvenirs reviennent, opérée par l’action du faisceau laser envoyé par un satellite venu de Sirius. C’est ainsi que Horselover Fat découvre que nous sommes en réalité en l’an 70 et que notre réel n’est qu’un leurre dressé par l’Empire Romain pour décourager les Chrétiens de l’attente du retour du Christ. Richard Nixon et son double démoniaque Ferris F. Fremont y dirigent des Etats-Unis policiers pour le compte de l’Empire. Pour Philip K. Dick, la Trilogie divine constitue l’accomplissement de ses recherches existentielles. La réception critique de l’oeuvre sera quant à elle plus mitigée.

Reçu en prophète au festival de science-fiction de Metz en 1977, Philip K. Dick fait un discours à la hauteur de sa réputation, s’épanchant sur ses expériences mystiques et son interprétation de l’univers, tout en signifiant bien qu’il ne s’agit pas de science-fiction. L’écrivain assoira sa réputation d’illuminé devant des fans français, les premiers à avoir reconnu son génie, qui se retrouvent embarrassés de voir le messie de la SF en train de dire n’importe quoi.

Grâce aux droits acquis sur Blade Runner Philip K. Dick coule des années financièrement confortables sans savoir que celles-ci seront ses dernières. Trente ans après sa mort, il est déjà l’heure du recyclage avec le remake Total Recall mémoires programmées et un projet de suite à Blade Runner par Ridley Scott lui-même. Entre-temps, le film dickien est apparu comme un genre en soi avec des œuvres comme Dark City, eXistenZ ou Inception, qui s’approprient les thématiques de Dick pour poursuivre d’autres questionnements du réel, imposant l’esprit dickien comme une composante incontournable dans la conception d’un cinéma de science-fiction moderne. L’ombre de Philip K. Dick n’est donc pas près de disparaître.

 

The Vug

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».