Les Inédits Fantastiques de l’INA : L’Invention de Morel

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L’Invention de Morel

De Claude-Jean Bonnardot

Avec Alain Saury, Juliette Mills et Didier Conti

France – 1967 – 1h40

Rating: ★★★★☆

S’il ne bénéficie pas la même renommée que son ami et compatriote Jorge Luis Borges, l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares publie en 1940 un classique de la littérature fantastique, L’Invention de Morel, qui revisite à sa manière Robinson Crusoé et surtout L’Île du docteur Moreau. Fuyant la justice, un homme se réfugie sur une île déserte réputée maudite. Sur place, il découvre une luxueuse demeure laissée à l’abandon dans laquelle il établit ses quartiers. Mais l’irruption soudaine d’un groupe de vacanciers l’oblige à quitter en panique la maison afin de se cacher ailleurs sur l’île. Les intrus disparaissent mystérieusement au bout de quelques jours avant de réapparaître à nouveau et de reproduire exactement les mêmes actes. Devant la fréquence répétée du phénomène, le fugitif va découvrir que l’île renferme une machine capable d’enregistrer le réel et de le rejouer éternellement.

Le roman de Casares n’a jamais été adapté au cinéma. Il aurait toutefois constitué un sujet rêvé pour un film d’Alain Resnais, ce dernier réalisant finalement au début des années 60 L’Année dernière à Marienbad sur un scénario d’Alain Robbe-Grillet qui, par son jeu sur la répétitivité des évènements, s’inspire lointainement de L’Invention de Morel (Casares y citait déjà, de manière étrangement prémonitoire, la ville de Marienbad). Il faudra attendre la fin des années 60 pour que le livre soit enfin adapté à la télévision française pour l’un des premiers téléfilms en couleur.

Réalisé par Claude-Jean Bonnardot, cinéaste noyé dans la Nouvelle Vague qui refera surface à la télévision, L’Invention de Morel reste extraordinairement fidèle au roman de Casares. Utilisant la voix-off pour retranscrire le mode de narration à la première personne du roman, le film s’inscrit dans la lignée de la science fiction sérieuse et intellectuelle initiée en France, et ce bien avant le 2001 de Stanley Kubrick, par Chris Marker (La Jetée) et Jean-Luc Godard (Alphaville). Si, comme toujours dans ces productions télévisuelles ressorties par l’INA, l’interprétation reste très théâtrale et le manque de moyen se fait sentir (le contraste entre tournage en extérieur et en studio est plus que visible), la mise en scène de Bonnardot parvient à saisir toute la dimension poétique et mortifère du roman original par une utilisation prégnante du vert qui, de l’eau croupie de la piscine à la végétation omniprésente sur l’île, des portes de la maison aux costumes des domestiques, symbolise la Mort qui plane sur les lieux. Car la machine de Morel tue les personnes qu’elle immortalise le temps d’une période déclinée à l’infini. Entre être un prisonnier dans la réalité et trouver sa place dans un souvenir qui n’est pas le sien, le héros fera son tragique choix.

Réinterprétation SF de la thématique des histoires de fantômes, L’Invention de Morel est l’une des plus brillantes métaphores sur l’incommunicabilité entre les êtres doublée d’une réflexion sur le pouvoir de la reproduction mécanique, qu’elle soit sur film, sur disque ou n’importe quelle autre support inventé par l’homme. Car, si les corps se décomposent et finissent par mourir, l’illusion d’une réalité enregistrée restera quant à elle éternelle.  

 

The Vug

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Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».