La Trilogie Fantastique de Ridley Scott

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Issu du monde de la publicité, Ridley Scott s’illustre dès son premier long-métrage, Les Duellistes (1977), comme un esthète de la perfection visuel. Dans cette histoire tirée d’un écrit de Joseph Conrad, deux soldats napoléoniens se livrent un combat sans fin, prolongeant à profusion les duels qui ponctuaient le splendide Barry Lyndon de Stanley Kubrick deux ans plus tôt. Salué par la critique et un prix de la meilleure première œuvre à Cannes, Les Duellistes montrait toute l’étendue du talent graphique de Ridley Scott, capable de composer des tableaux vivants qui n’ont plus rien à envier à ceux du film de Kubrick. Sur les trois films qui vont suivre ce premier essai, le réalisateur anglais va continuer sur sa lancée perfectionniste en s’attaquant au cinéma fantastique à travers ses trois principales composantes : horreur, science-fiction et fantasy. Avec à chaque fois le même souci de Stanley Kubrick pour atteindre le niveau d’excellence du genre abordé.

Alien (1979)

Premier film à ouvrir cette trilogie fantastique, Alien remet au goût du jour et transcende un genre tombé en désuétude depuis le milieu des années 50 : la science-fiction horrifique. Sur un scénario de Dan O’Bannon (Dark Star) et Walter Hill (également coproducteur), le film décrit le massacre progressif de l’équipage d’un vaisseau spatial, le Nostromo (encore Joseph Conrad), ayant ramené à son bord une créature extraterrestre increvable et redoutablement agressive. Pour concevoir le design du Nostromo et surtout du fameux Alien, Ridley Scott fait appel à un artiste plasticien suisse alors très en vue : H.R. Giger. Le résultat, aussi fascinant que terrifiant, se conjugue parfaitement avec les ambitions graphiques de Ridley Scott qui fait d’Alien une odyssée de l’espace particulièrement sombre, une guerre des étoiles en huis-clos tendu. S’engouffrant dans la porte grande ouverte par George Lucas depuis le succès démentiel de son Star Wars, le réalisateur bénéficie d’un budget confortable pour un simple film de SF horrifique, ce qui lui permet d’économiser les apparitions de son monstre tout en ayant quelque chose de redoutablement convaincant à montrer lorsque celui-ci passe à l’attaque. Le choc n’est que plus intense surtout lors de la première apparition du monstre surgi des entrailles de John Hurt. Il faudra attendre The Thing de John Carpenter pour retrouver un tel degré d’horreur dans la SF.

Blade Runner (1982)

Dans son indispensable ouvrage sur Stanley Kubrick, Michel Ciment soulignait comment le réalisateur américain annonçait son film suivant par des motifs judicieusement placés dans chacune de ses œuvres. Pour prolonger le parallèle entre Stanley Kubrick et Ridley Scott, on peut dire que Blade Runner est déjà présent dans Alien. En effet, Ash, l’un des membres de l’équipage du Nostromo était un androïde, c’est-à-dire un robot à apparence humaine. Dans cette première adaptation d’une œuvre de Philip K. Dick au cinéma, les êtres artificiels sont ainsi au cœur du sujet. Los Angeles 2019. Rick Deckard est un Blade Runner, un tueur chargé d’éliminer les androïdes en fuite. Baptisés Réplicants, ces robots composés d’organes synthétiques cherchent avant tout à s’affranchir de leur statut d’esclaves, quitte à causer des bains de sang dans leur fuite. Sur un mode de narration hérité du Film Noir, Blade Runner retourne les conventions du genre SF avec une absence de manichéisme, un acteur à contre-emploi (Harrison Ford) et une vision profondément sombre du futur. Les effets spéciaux sophistiqués de Douglas Trumbull (2001 l’odyssée de l’espace, Rencontres du troisième type) ont également contribué à l’inaltérabilité plastique de ce chef-d’œuvre du Tech Noir qui annonce la venue imminente du mouvement cyberpunk. Mais ce qui place définitivement Blade Runner comme l’œuvre la plus importante de Ridley Scott, c’est surtout la profondeur de sa réflexion toute dickienne sur la valeur d’une entité pensante, qu’elle soit humaine ou non, dans un monde voué à l’artificialité. « Je pense donc je suis » affirme la Réplicante Pris. De Descartes à Deckard, il n’y a plus qu’un pas à franchir pour s’accrocher à la perception de la réalité alors que cette dernière est sur le point de vaciller pour le Blade Runner qui rêve de licorne et qui voit sa nature humaine remise en cause par l’origami de la scène finale.

Legend (1985)

Puisque l’on parle de licornes… Après l’échec commercial de Blade Runner, Ridley Scott décide de s’aventurer sur les terres de la Fantasy suite aux succès de Dark Crystal et de L’Histoire sans fin. L’histoire parle d’un couple de licornes qui maintient la paix sur le monde avant que le maléfique Darkness ne plonge celui-ci dans un hiver éternel. Attifé en garçon des bois, Tom Cruise part ainsi sauver une jolie princesse, accompagné des Petits Peuples de la Forêt. S’il est clairement un cran en dessous d’Alien et de Blade Runner, Legend fait toujours honneur à la virtuosité graphique de Ridley Scott qui compose ici un abécédaire illustré de sa vision de la Fantasy et du Conte Merveilleux. On y croise des Elfes, des Gnomes, des Fées, des Gobelins et autres créatures fantastiques dans des décors toujours majestueux tels cette forêt magique où les pétales de fleurs et les bulles virevoltent en permanence ou cet antre infernal dans lequel réside Darkness, avec son autel sacrificiel au-dessus des flammes et ses marais fétides qui l’entourent. Du Tarsem Singh avant l’heure! Trop mièvre pour les adultes, trop dense pour les enfants, Legend ne trouvera pas son public et sera un nouvel échec commercial pour Ridley Scott qui décide de refermer l’une des plus passionnantes parenthèses fantastiques de l’Histoire du cinéma. Il trouvera par la suite plus de succès dans le road-movie (Thelma et Louise) et surtout le film historique qui deviendra sa grande spécialité (1492, Gladiator, Kingdom of Heaven, Robin des Bois). Mais, certainement pas avec la même magie de ses premiers films. Autant dire que l’on attend de pied ferme son grand retour à l’Imaginaire prévu cette semaine avec Prometheus.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».