Storyteller: Jack Ketchum

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Dans le paysage de la littérature d’Horreur contemporaine, s’il y a bien un auteur que le cinéma a reconnu, c’est Jack Ketchum. Splatterpunk des premières heures, disciple de Robert Bloch (Psycho), agent d’Henry Miller, considéré par Stephen King comme étant le second meilleur écrivain vivant (après Cormack McCarthy),  le parcours et la reconnaissance de l’écrivain ne pouvaient se limiter au simple cercle littéraire. Au milieu des années 2000, une poignée de jeunes réalisateurs indé, férus d’Horreur, réalise et produit des adaptations ciné de ses œuvres. The Lost, écrit et réal par Chris Sivertson et produit par Lucky McKee, ouvre avec brio le bal en 2006, avant que ne sorte l’année suivante The Girl Next Door de Gregory Wilson, produit par Andrew van den Houten. Ce même van den Houten sort Offspring en 2009, avec un scénario signé de Ketchum lui même et en profite alors pour lui demander d’écrire la suite d’Offspring, ce qu’il a fait avec The Woman, sorti cette année chez nous en DVD, co-écrit et réalisé par Lucky McKee (qui avait auparavant tourné Red en 2008, également adapté d’un roman de l’écrivain). Les thématiques favorites de l’auteur trouvent un écho dans ce renouveau du cinéma d’Horreur indé américain. A travers quatre films, The Lost, histoire d’un teddy boy qui vire psychopathe, The Girl Next Door, sur une ado séquestrée par sa tante et les tortures que cette dernière et les gamins du voisinage lui infligent, Offspring, mettant en scène une tribu primitive de cannibales attaquant les maisons isolées près des bois, et  The Woman, suite indépendante d’Offspring, où l’une des sauvages se retrouve capturée par un père de famille voulant la civiliser,  tentons de décrypter l’univers sans concession d’un écrivain sombrement réaliste.

L’Amérique sous le masque

The Lost

Ce qui frappe de prime abord dans l’univers de Ketchum est sa capacité à montrer l’Horreur dans un contexte d’une effroyable banalité. On est loin des monstres et autres démons de Clive Barker. Ici, le cadre est réaliste, les protagonistes insoupçonnables en apparence, car la monstruosité humaine n’a rien de fantastique.  Que ce soit la mère au foyer  « modèle »des années 50 de The Girl Next Door, le teddy boy charmeur de The Lost, ou encore la famille américaine parfaite de  The Woman, autant de clichés de l’Amérique WASP, les apparences cachent toujours les plus sombres desseins, dictés par une inébranlable conviction qui justifie toutes les exactions. Nietzsche, dans Zarathoustra, disait : « Méfiez-vous de tous ceux en qui l’instinct de punir est puissant. » C’est exactement le motif principal de ces personnages, punir pour éduquer. Imageant fanatiques religieux, recteurs de morale et autres psychorigides qui grouillent en son pays, Ketchum utilise l’Horreur pour dénoncer une société cruelle, insensée et arriérée, qui sous couvert de morale, est prête à tout pour faire rentrer dans les rangs ceux qui ne se plieraient pas à leur sens de la conformité. Surement une névrose collective datant des premiers colons…  Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il se soit penché sur le rapport du Civilisé et du Sauvage dans Offspring, puis dans The Woman. Faisant une auto-analyse des traumas de l’Histoire de l’Amérique, Ketchum cherche la racine du Mal.

De la cruauté humaine

The Girl Next Door

A la norme et à la perfection apparente de ces archétypes, l’écrivain leur oppose leur propre cruauté et leur sadisme. Toujours convaincus de leur bon droit, ils déchainent leur fureur sur leur victime. Ces personnages (y compris Pollyanna McIntosh dans Offspring, à l’intérieur de sa tribu) sont toujours imposants de charisme, exerçant sur leur entourage une terreur et un pouvoir les plaçant à la tête du groupe, lui faisant commettre les pires atrocités sans la moindre contestation, ou n’hésitant pas à avoir recours à la violence contre l’un des membres si contestation il y a.  Le groupe au sein duquel se passe les atrocités, microcosme de la société américaine, représente une cellule familiale de fait ou de choix : Ruth Chandler, la housewife de The Girl Next Door passe son temps avec les gosses du quartier chez elle, à qui elle offre volontiers bière sur bière, Ray, le teddy de The Lost martyrise sa copine et son meilleur pote qui n’osent le défier, The Woman, ordonne à des gamins de sa tribu de faire des actes abjectes, et Chris Cleek entraine toute sa famille dans son délire pervers.

The Woman

A la manière d’un gourou ou d’un dictateur, le dominant agit sur sa tribu, sa famille, son groupe social et dicte sa loi, agissant sur les autres plus que leur conscience elle-même. Comme Sénèque le remarquait en assistant aux jeux du cirque, il n’y a rien de pire que la foule, l’effet de masse, incitant, encourageant les pires comportements au détriment de la raison individuelle. Au sein des cercles sociaux que décrit Ketchum, il y a souvent ceux qui résistent, ceux qui cautionnent et ceux qui adhèrent. Les premiers (Sally dans The Lost, Davy dans Girl Next Door, Peggy dans The Woman), s’ils ne finissent victimes, peinent à pouvoir agir sous la menace du plus grand nombre et du dominant, mais parviennent à résister jusqu’au bout. Les seconds (Jennifer dans The Lost, les gamines dans The Girl Next Door, Belle Cleek dans The Woman), s’ils agissent, le font trop tard et subissent les conséquences de leur inactivité. Enfin, les derniers (les gamins de The Girl Next Door, le mari violent dans Offspring, le fils Cleek), paieront cher leur engouement.

Misogyne ou philogyne ?

Offspring

On reproche souvent à Ketchum de faire des mises en scène presque pornographiques de la violence, tant son réalisme est cru, l’ambiance malsaine et le sujet tabou. Il en a même été taxé de misogyne. Pourtant, dans sa logique de passer à la loupe les immondes aspects de la société américaine et de l’Humanité en général, les femmes occupent souvent la place de victimes. Force est de constater que tout part d’une notion très machiste : toute agression, tout acte de violence n’est motivé que par soucis d’éduquer, tour à tour, une adolescente, une épouse, une primitive, une mère, une femme.  Cette violence demeure pourtant réelle, et c’est en mettant en scènes les agressions les plus immondes qu’il sert son réquisitoire.

Néanmoins, la femme chez Ketchum n’est pas seulement victime, elle est également bourreau. Ruth Chandler, la mégère de The Girl Next Door, abandonnée avec ses mômes par un mari volage, est devenue aisément un monstre misogyne. Les brimades d’une mère haïssable ont conduit Ray Pye à devenir un Norman Bates. The Woman commandite les exactions de sa tribu dans Offspring. Pas de manichéisme dans son discours, il dépeint uniquement une réalité exagérée ou pas (The Girl Next Door découle d’un sordide fait divers), dans ce qu’elle a de plus affreux, la banalité.

Choquer pour ne pas laisser indifférent

Jouant le décalage entre la banalité de ses personnages et l’atrocité de leurs actes, Jack Ketchum jette un pavé dans la mare lisse de l’Amérique, dressant un portrait sans concession d’une société aux principes archaïques, à la violence omniprésente, suivant aveuglément celui qui a le pouvoir, maintenue sous le joug de la peur et capable de cautionner les pires atrocités au nom de la morale. L’Amérique d’aujourd’hui en somme…


 
Retrouvez The Lost, The Girl Next Door, Offspring et The Woman en VOD sur FilmoTV, ainsi que le Bistro de l’Horreur, narrant anecdotes et secrets de tournage sur les films et l’auteur ici.


Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.