Critique de Salo ou les 120 jours de Sodome

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Salò o le 120 giornate di Sodoma

de Pier Paolo Pasolini

avec Paolo Bonacelli, Giorgo Cataldi, Umberto P. Quintavalle

Italie – 1975 – 1h55

Rating: ★★★★★

Celluloïdz s’attaque à l’un des films les plus controversés de l’Histoire, voire le plus controversé, car le réalisateur, Pier Paolo Pasolini, est décédé deux mois avant la sortie, dans un guet-apens. En effet c’est une libre adaptation des 120 journées de Sodome écrit par le Marquis de Sade, où chez Pasolini, quatre notables de la république fasciste italienne, se réfugient à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une station balnéaire, Salo, afin de mettre en place un jeu pervers et mortuaire dans un palais entourés de maquerelles, de jeunes hommes et femmes.

Ce film est avant tout marqué par le cérémonial, une salle de restaurant où les personnages mangent, repas interrompus pour des plaisirs sexuels dépravés (viol) ou humiliants (manger dans une gamelle tout étant tenu en laisse, manger de la merde) et une autre salle, composé d’un piano où les maquerelles d’âge mûr font des récits oratoires de leur vie de prostituée, qui commencent dès leur plus jeune âge (comment explique le capitalisme aux enfants : la prostitution est le meilleur moyen de gagner de l’argent). De leur expérience tantôt fétichiste, tantôt scatophile (ou urophile) ces femmes prennent des airs de bourgeoises luxueuses, du strass et des paillettes en contraste avec la vétusté du palais. Car ceci est la définition du fascisme, un vestige, une « ruine pitoyable » dont disait le réalisateur, qui est uniquement vestige, cela n’a jamais été quelque chose, cela n’a jamais été concret, formel, juste un délire hystérique et halluciné collectif (scène de fin avec les jumelles) de longue durée, en Italie avec Mussolini, en Allemagne avec Hitler ou bien à Vichy avec Pétain. Mais ce n’est quelque chose de vrai mais pourtant réel, puisque les ruines se voient et le fascisme est la marque visible de la société occidentale devenant vétuste, devenant vestige, notre société occidentale est l’arrêt suite à l’avènement de la société de consommation, une société du surplace, les hommes ne s’élèvent plus, ne progressent plus, c’est la stagflation avant l’heure (elle arrive en Europe dans les années 80, le film est de 1975).

Notons toujours que le cérémonial, le rituel, s’intègre à la mise en scène de Pasolini par les différentes parties du film signifiés, le « vestibule » et « les trois cercles » où ces quatre cavaliers de l’Apocalypse se cachent derrière des livres (critique de l’Eglise, avec le cri de désespoir des filles des tortionnaires, qui sont leurs épouses) qui régissent un code absurde et malsain, une mise en abyme de la société par ce microcosme filmique ? Dans cas-là il n’y a plus d’alternative de vie ou de réalité possible, Pasolini semble résigné. D’ailleurs il nous montre que la lutte nous engage au sacrifice ou à la mort. Ou « nous sommes devenus des rebelles sans cause depuis que l’argent (la société de consommation) nous l’a enlevé », je sais j’abuse de Fuzzati du Klub des Loosers ; ou nous sommes prêts à mourir pour une cause que l’on croît juste. Et de cette déduction, on parvient à entrevoir la finesse (oui !) de Pasolini : une séquence de délation en chaîne des victimes, les jeunes hommes et femmes prisonniers, amenant à la mort d’un éphèbe nu le poing levé. On peut voir cela comme une éducation accéléré des victimes, une éducation fasciste, d’un mariage éclair à la condition animale, de la sexualité forcée au découvert de la mondanité (les chants fascistes qu’ils reprennent en chœur sans s’en rendre compte, le rire qu’ils déploient suite à une improvisation théâtrale des maquerelles), leur passage à l’âge adulte illustre le fascisme comme pouvoir de fascination, au point qu’un des jeunes hommes y adhéra et sera épargné, par conséquent, pour être épargné doit-on forcément se ranger du côté du pouvoir ? C’est ainsi qu’est le reflet de nous-mêmes, cela nous touche au corps et peut nous amener à réfléchir.

 

Oui ce film parle nous, d’un nous secret et obscur, qu’on assume qu’on accepte ou non, cela appartient à notre vie secrète, remplie de fantasmes, de rage et de frustration (un des bourreaux ira même se masturber seul dans une pièce d’à côté alors qu’il est entouré de mains adéquates…). Ce sont des pulsions des plus primitives, d’ailleurs évoqués dans les récits des clients des maquerelles : des hommes de pouvoir complètement dégénérés. Une peur de Pasolini est devenu concrète, le monde devient dégénéré et régressif par la société de consommation devenue bancale, le monde va de plus en plus vite, c’est la vitesse de libération de Paul Virillo avec la synchronisation des émotions (via les désastres de par le monde), consommation ultime, au paroxysme. Nous faisons preuve d’un consentement mutuel d’un chaos organisé que nous acceptons comme nouvelle condition humaine, on peut même dire comme condition humanoïde. Nous sommes par conséquent comme ces personnages de jeune homme et de femme, des pantins, des marionnettes au service d’un pouvoir au-dessus de nous, une entité incontrôlée. La pellicule de Pasolini nous fait donc bouillir tel du magma. Le magma, le style de Pier Paolo Pasolini, est un mélange de styles, d’où l’allure de farce baroque du film mais aussi la teneur historique et l’architecture esthétique, essayant d’inventer de l’aléatoire, de l’asymétrie (repas, récits des maquerelles) et bien sûr le chaos visuel, (rappel de scène de fin du film avec les jumelles où on note une distanciation relevant de la mise en place d’un spectacle mais aussi d’un point de vue personnel). Cela signifie la fin du prolétariat (pouvoir populaire) et du sacré dans la vie, le temps qui court et l’économie de marché ont eu raisons de nos lumières d’âme (et de la pellicule…). De plus Pasolini disait que « L’intelligence de la condition humaine, s’acquiert quand on est en danger »…

Ce que nous signifie feu Pier Paolo Pasolini, par son style déviant en rapport à l’époque, un style magmatique mélangeant les genres et les figures, de l’archaïsme au sacré, du froid au chaleureux, c’est qu’il ne nous suffit d’un rien pour basculer dans le fascisme, et que sa cible prioritaire reste toujours la jeunesse. Alors regardons nos jeunes ; avec leur facebook, leur PSP, leur MP3 et leur Iphone ; regardons-nous en ces temps où l’Histoire s’écrit en crise et montée des extrêmes. Ou bien sommes-nous de moins en moins convaincu que le fascisme et le totalitarisme ont entièrement disparu d’Occident ? Puisses les gosses apprendre à danser avant de prendre les armes. Ne dit-on pas qu’une révolution sans danse n’est pas une révolution ?

 


Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…