Critique de Duel

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Duel

De Steven Spielberg

Avec Dennis Weaver, Carey Loftin et Dale Van Sickel

Etats-Unis – 1971 – 1h25

Rating: ★★★★★

Dans les années 50, le jeune écrivain Richard Matheson bouleverse la donne en matière de littérature fantastique. Rompant avec le gothisme des émules de Poe et Lovecraft, les nouvelles et romans de Richard Matheson amènent l’étrange dans le monde contemporain. D’un détail perturbant, l’écrivain fait basculer le quotidien dans une réalité alternative et oppressive dont on ne sait trop où s’arrête la paranoïa et où commence la persécution. Le succès de ses romans (Je suis une légende, L’Homme qui rétrécit) lui ouvre les portes du cinéma et de la télévision en tant que scénariste. La série télé The Twilight Zone (La Quatrième dimension), bien qu’en grande partie pensée par Rod Sterling, contribue à la diffusion de son style fantastique moderne qui prendra écho avec les générations à suivre (Stephen King et M. Night Shyamalan pour ne citer que les plus évidents).

Inspirée d’une propre expérience de Richard Matheson, l’histoire de Duel est celle d’un automobiliste persécuté sur une route désertique par un gros camion. N’arrivant pas à vendre son idée de film, l’écrivain rédige une nouvelle qui parait dans Playboy avant d’être rachetée pour devenir un téléfilm sur la chaîne ABC. C’est ici que va intervenir un certain Steven Spielberg. Ce dernier n’a pas vingt-cinq ans et travaille jusqu’à présent comme réalisateur de séries TV. On retiendra essentiellement le premier épisode de Columbo. Prêt à tout pour réussir son premier long-métrage, fût-il pour la télévision, Spielberg convainc les producteurs de filmer en extérieur. Ces derniers acceptent non sans le mettre au défi de réaliser le film en moins de dix jours. Il lui en faudra treize mais le résultat va dépasser son simple format de téléfilm.

Le film s’ouvre sur des plans de caméra embarquée sur le véhicule de David Mann, interprété par Dennis Weaver (aperçu dans La Soif du mal d’Orson Welles). La route défile sur l’écran au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la ville pour une Amérique plus désertique. Présenté avec les attributs d’un citoyen lambda, David Mann inspire la sympathie du personnage ordinaire agressé par des forces diaboliques, incarnées ici par un camion-citerne aux allures de monstre surgi du monde des morts. De son chauffeur, nous ne verrons rien si ce n’est une paire de santiag et un bras sur une portière. Sa détermination à vouloir la mort de David Mann sans que celui-ci n’en comprenne la motivation ancre le récit sur une voie horrifique moderne que Steven Spielberg va habilement façonner.

D’abord par l’utilisation de plans très larges, à l’époque inhabituelle sur le petit écran, qui se devaient d’honorer le décorum western imposé par son titre. Ensuite par son montage intelligent, enrichi par une grande variété de prises, qui évite les redondances lors de chaque agression routière et qui fait de Duel un film de cascades très efficace en dépit de son faible budget. Réalisant son téléfilm comme une œuvre de cinéma, Spielberg développe déjà son affection pour le motif de la poursuite, du jeu du chat et de la souris qui sera au cœur de la quasi-totalité de ses films à venir. Par bien des titres, Duel constitue le modèle qui permettra à son réalisateur de réussir quatre ans plus tard Les Dents de la mer, premier blockbuster de l’histoire du cinéma.

Par la rigueur scénaristique d’une des plus grandes plumes du fantastique et la virtuosité d’un jeune réalisateur de fictions TV affamé de reconnaissance artistique, Duel représente un passage de relais explosif entre deux générations de conteurs d’histoires et donne naissance au cinéma fantastique contemporain (L’Exorciste, Carrie). Et rares sont les cinéastes à pouvoir afficher un film important avant même d’avoir commencé leur carrière cinématographique.

 

The Vug

 

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».