Anarchie et nihilisme : le cinéma de genre de Takashi Miike




Diplômé de l’université de Yokohama, ce japonais d’origine chinoise, s’invente artisan du cinéma japonais, par une filmographie prolifique et un cinéma de genre réfléchissant ou transgressant les tabous.

Dead or Alive, le tryptique œuvre centrale

Dead or Alive

Fin des années 90 et début des années 2000, Takashi Miike affine son style et le décline en trois histoires différentes, avec le même duo d’acteurs pour les trois films : son acteur fétiche Shô Aikawa et la star Riki Takeuchi (apparaît dans Battle Royale 2 et a son cameo dans la série animée Samuraï Champloo). Révélé au public avec le film Les Affranchis de Shinjuku en 1995, une histoire de yakusas qui met en conflit deux frères, l’univers des malfrats et du japon underground (déviance, fête…) restera collé au cinéaste, tout comme Takeshi Kitano. Le premier volet, sûrement le meilleur, est un polar aux allures basiques, un policier contre un truand, mais le réalisateur met en place toute une escalade de violence, annoncée dans la première séquence de début. Le second est un polar fantastique, les deux acteurs jouent des tueurs à gages, l’un avare, l’autre envoie son argent à des associations humanitaires travaillant en Afrique. Ils ont grandi ensemble à l’orphelinat et un ami commun va devenir père. Le troisième est un polar science-fictionnel, entre flic et malfrat robotiques, moins violent que les deux précédents. Takashi Miike y révèle un humour tantôt loufoque et absurde, pas loin des Monty Pythons. Ce qui permet d’apaiser l’escalade de la violence, menée à l’extrême, ou le sexe parfois explicite. Si le metteur en scène japonais se permet un tel parti pris, c’est qu’il est dans une logique de croyance à l’image, c’est-à-dire que le cinéma ne représente pas la réalité, n’est pas la réalité. Cela ne l’empêche pas de très bien travailler les scènes d’ambiance, qui épaississent les personnages tout au long du film. Finissons par ajouter à l’humour plus que décalé, la violence et le sexe, le recours aux artifices selon le genre de film. Ralentis pour les gunfights de yakusas, effets spéciaux bon marché pour la science fiction, voire de longs panoramiques silencieux pour la contemplation et les atmosphères. Et au final Takashi Miike interroge l’humain avec une certaine vulgarisation mais aussi beaucoup d’absurde et de sympathie bon enfant.

Audition

La déviance affirmée

Commençons par le cas Audition. C’est de ce film que Takashi Miike se fera une réputation sulfureuse, sexe et gore. Un réalisateur veuf, se trouve attirée par une fille lors d’un casting… À la manière de Michael Haneke (Funny Games), Miike place le film de captivité chez le domicile de la victime. Le cinéaste japonais se différencie par contre par une spirale allant dans l’absurde et les images mentales (tellement impossible dans la réalité que cela doit être un cauchemar), ainsi que le gore (personnages amputés, mutilés). Mais sachez qu’il a eu plus de liberté pour le film qui suit dont nous allons nous intéresser : Visitor Q. Des producteurs lui commandent un film sur le thème de l’amour, il répond par une histoire d’une famille où le père est un écrivain raté prêt à tout pour du succès, la mère est une junkie se prostituant et maltraitée par son fils, lui-même maltraité à l’école,  enfin la fille se prostitue aussi et accepte son père comme client, le tout sous la forme partielle d’un documentaire. Et ce film, tout comme Audition, est sorti en salles ! Pourquoi pas alors God’s Puzzle ou Zebraman ! Pour les plus érudits, vous auriez vu la similitude du scénario avec Théorème de Pier Paolo Pasolini : un inconnu rend visite à une famille, couche avec chaque membre et change leur vie. Pour ce film, tourné en cinq jours, chapeau bas monsieur, il s’est permis deux choses qui oscillent entre provocations et mauvais goût. La scène de sexe entre le père client et sa fille est explicite, personne n’était sur le plateau. La seconde est que le film se permet des intertitres adressés au spectateur comme : « Avez-vous déjà couché avec un de vos parents ? Avez-vous déjà passé à tabac un de vos parents ? ». Pour les deux films cités, si les thèmes abordés sont borderline (inceste, prostitution, sadomasochisme, scarification et aussi lait maternel pour raisons sexuels…), Miike réfléchit sur la famille et le rôle de chacun à l’intérieur de la cellule matrice de notre société.

Gozu

Pour ce qui est le cas Gozu, le pitch n’est pas si loin des Sopranos ou Mafia Blues : un yakuza est devenu tellement paranoïaque qu’il croit voir des ennemis partout, des chiens, des conductrices anti-yakuza. Son second est choisi pour l’assassiner mais il perd la vie lors d’un voyage en voiture. De là, réalité et cauchemar se confondent, les personnages rencontrés par le jeune yakuza sont tout aussi bizarres et déviants les uns que les autres (le boss du gang est masochiste). Miike semble alors être un David Lynch au nez rouge, en effet le yakuza parano lui laisse des messages dans ses rêves, ce qui amène à une enquête fantastique et drôle, toujours border mais plus supportable car drôle. En clair Gozu réussit où Ichi the killer s’était foiré. Une histoire d’un adolescent tueur super-entraîné pour un gang de yakusas, croisant celle d’un yakuza punk blond platine adepte des tatouages (Tadanobu Asano). Trop violent, trop absurde, trop tout court. Néanmoins notons en dernier lieu, son travail très sobre, fantastique et poétique sur le projet 3 Extremes avec notamment Park Chan-wook. Son segment, The Box, raconte comment deux sœurs jumelles travaillant dans un cirque, se disputent les faveurs du dirigeant de leur spectacle de la boîte magique… Mais c’est un amour platonique car l’homme est adulte face à deux fillettes, le court-métrage est en flashback, nous suivons l’une d’elles adulte retrouvant l’homme en question.

La filmographie de Takashi Miike est dense, une cinquantaine de films en 20 ans, nous n’avons vu qu’une partie, il se peut alors que d’autres articles, voire dossiers lui soient encore consacrés. Jusque là essayez de jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil et parlons ensemble de ce dont on n’a pas encore parlé.

Banzaï !

 

Hamburger Pimp

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About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…