Filmo-Express: David Fincher

.

David Fincher est certainement l’un des réalisateurs qui, depuis le début des années 90, s’est imposé comme l’un des plus talentueux notamment par son approche visuelle particulière. Appartenant à cette génération ayant eu pour lourde tâche de succéder à tout un tas de grands cinéastes, il a, au même titre que Quentin Tarantino, su insuffler sa propre vision du cinéma et imprégner son art d’une véritable personnalité.

ALIEN 3 (1992)

Rating: ★★★☆☆

Projet d’une ampleur considérable et fortement risqué pour un premier film, David Fincher n’a pas eu la tâche facile avec Alien 3 pour lequel il succède à Ridley Scott et James Cameron. N’ayant auparavant opéré principalement que sur la réalisation de clips musicaux ou de publicités, Fincher a néanmoins déjà acquis une certaine expérience concernant la mise en scène et la maîtrise de l‘image. Par certains aspects, Alien 3 se rapproche davantage du Alien originel, du fait d’une structure narrative semblable (une seule créature hante le film), l’unité de lieu étant aussi la même durant la totalité du métrage: une prison perdue dans l’espace, où le danger provient autant des individus y résidant que de la vilaine bestiole. Maîtrisé en terme de réalisation, le film souffre de quelques défauts comme le choix d’employer le numérique pour modéliser l’alien sur plusieurs plans. Si ces effets étaient précurseur à l’époque puisque la modélisation numérique était en plein développement (notamment avec Terminator 2 de James Cameron à la même époque, et la révolution numérique lancée par le Jurassic Park de Steven Spielberg l‘année suivante), ils ont aujourd’hui, contrairement à ceux des deux autres films, relativement mal vieilli. Le film rencontre aussi quelques baisses de rythme accusant certainement les contretemps qu’aura connu l’élaboration du scénario. Néanmoins, ces défauts ne trahissent pas une oeuvre qui, si elle connaît des imperfections, demeurent fondamentalement prenante et tout aussi claustrophobique que le premier opus. Fincher réussi à apporter sa propre vision du mythe et maintient l’une des forces de la saga en inscrivant encore une fois le personnage de Ripley comme l’antihéros modèle, à l’inverse de ce qui sera fait dans Alien La Resurrection de Jean-Pierre Jeunet. Il est désolant de savoir que David Fincher rejette en bloc son premier film en raison des ennuis qu’il aura rencontré lors du tournage qui fut chaotique. Malgré ça, le film demeure une réussite sur le plan artistique et aura certainement permis au réalisateur d’assimiler les désagréments inhérents aux productions hollywoodiennes.

SEVEN
(Se7en) (1995)

Rating: ★★★★★

Soucieux de ne pas devoir subir les mêmes ennuis que ceux rencontrés sur Alien 3, David Fincher décide d’avoir le contrôle sur son prochain film qui sera sobrement intitulé Seven. Basé sur un scénario d’Andrew Kevin Walker, Seven est une oeuvre sombre et atmosphérique. Première collaboration du réalisateur avec Brad Pitt, interprétant un jeune inspecteur collé au basque d’un Morgan Freeman dans ce qui est certainement l’un des meilleurs rôles de sa longue carrière. Plus qu’un simple film de serial killler, Seven est une oeuvre somme, une référence incontestable du genre. Situant l’action dans une ville dont le nom n’est jamais précisé, où la pluie ne cesse de tomber que durant un climax final démentiel. Une ambiance glauque et désenchantée où surgissent des meurtres plus horribles les uns que les autres, Fincher a la bonne idée de suggérer plutôt que de montrer (détail fort important lors de la scène finale), rendant encore plus éprouvante ces scènes tant l’imagination décuple l’horreur ici présente. Considéré, avec Le Silence des Agneaux de Jonathan Demme, comme le thriller des années 90, Seven marque les esprits et aura vu s’entériner tout un tas de péloches tentant vainement de le copier. Si certaines d’entre elles s’en sortent correctement (Copycat de Jon Amiel), d’autre sombrent dans la ringardise (Resurection de Russel Mulcahy). La réussite du film réside autant dans les tourments de ses personnages que dans l’enquête visant à arrêter le tueur. Ainsi, les personnages de David Mills et de Tracy Mills forment un jeune couple désabusé et dont l’arrivée dans cette nouvelle ville ne semble pas réjouir. Quant au personnage de William Sumerset, il représente davantage l’archétype du vieux policier proche de la retraite et dont les années dans la police n’auront suffit qu’à décourager de la nature humaine. Cette opposition entre le jeune flic fougueux et l’ancien, bourru et blasé, crée une alchimie parfaite, une sorte de « buddy movie » qui n’en ai pas un. Depuis la sortie du film il y a maintenant seize ans, on n’a pas vu mieux dans le genre. Un chef d’oeuvre.

THE GAME (1997)

Rating: ★★★★☆

Largement moins bien accueilli par les critiques et les spectateurs que Seven, The Game est pourtant loin de n’être qu’un petit film mineur dans la carrière de Fincher, contrairement à l‘étiquette qu‘il porte assez souvent. Thriller paranoïaque, le film se base sur un script ambitieux où les rebondissements s‘enchaînent sans temps mort et se déroulant à un rythme effréné. L’ensemble reste porté par un Michael Douglas en grande forme, évoluant dans un jeu de rôle grandeur nature où surnagent les personnages tel des pions sur un échiquiers. Ainsi, Fincher s’amuse à perdre le spectateur qui se retrouve peu à peu dans la peau de Nicholas Van Orton, brouillant les pistes jusqu’à nous offrir un final rendant l’ensemble du récit tout d’un coup plus limpide. L’aspect labyrinthique du film accentue ce sentiment, créant une ambiance parfois cartoonesque et même angoissante par moment comme cette scène où le présentateur TV s’adresse directement au personnage ou par la présence malveillante d’un clown-automate. Sans en atteindre l’excellence, The Game dépeint un univers lugubre de la même manière que Seven, aucune lueur d’espoir ne se présentant et le cauchemar éveillé dans lequel se perd Nicholas Van Orton ne faisant qu’intensifier ce sentiment. Le personnage principal est présenté comme un homme riche, d’une froideur particulière, sur qui s’abat brusquement ces événements sordides. Ce « jeu » surréaliste offre une sorte de renaissance à cet homme dont la vie dépeinte dès les premières minutes du film nous apparaît comme tristement monotone et insipide. Tout comme pour ses deux précédents films, Alien 3 et Seven, Fincher continue ici d’afficher un pessimisme exacerbé, véhiculé à la fois par les personnages et l’univers dans lequel ils vivent, ou plutôt survivent.

FIGHT CLUB (1999)

Rating: ★★★★★

Film culte, film d’une génération, … les qualificatifs ne manquent pas pour désigner le quatrième film de David Fincher. Adapté du roman de Chuck Palahniuk, le film entretient avec The Game le thème de la paranoïa constante. Mais c’est peut être l’un des seuls points comparable tant Fight Club se distingue par une approche bien moins classique. Expérimental, teinté d’une satire sur une génération désabusée, le film est servi par la prestation de grande classe d’un Edward Norton totalement habité par son rôle. Quand on connaît aujourd’hui le statut que porte le film, il est intéressant de relire les critiques de l’époque qui n’hésitaient pas à traiter le métrage de fasciste, d’ouvertement dangereux ou incitant à la violence, alors que celui-ci est à l’inverse de ces propos, libre ensuite à chacun d’y trouver une résonance particulière ou, au contraire, un propos stérile. Reste que le film ne laisse pas indifférent. Si Fincher semble avoir aujourd’hui délaissé le style qu’il emploie dans Fight Club, on peut imaginer que ces jugements à l’encontre de son travail eurent un impact sur ses réalisations suivantes. Fight Club offre une galerie de personnages tout aussi foutraques les uns que les autres, perdus dans un monde qui leur parait étranger. Fincher épaissi les traits, rend la violence « cool » , dispatche des dialogues cultes à la pelle et n’hésite pas à y insérer quelques images subliminales. Il est donc clair que Fight Club a tout pour plaire ou déplaire, certains pensant certainement que l’exercice est vain, peut être parce qu’à force de chercher des messages en tous genres ils en perdent la saveur originel du cinéma, sa véritable force. Les trouvailles visuelles, qui suffisent à prouver la puissance créative du réalisateur, sont ici employées au service du récit. Et s’il est facile de l’apparenter à une simple histoire prônant la rébellion, on se rend rapidement compte que Fincher ne se place pas comme un révolutionnaire pour boutonneux en quête d’identité rebelle mais plutôt comme un destructeur de cette mouvance anarchiste, prouvant par son final toute l’inconsistance de tels discours puisque le personnage de Tyler Durden n’est ici renvoyé que dans les bas-fond d’une conscience tourmentée. Un grand film.

PANIC ROOM (2002)

Rating: ★★★☆☆

Écrit par David Koepp, le scénario de Panic Room se montre prometteur à première vue mais il se révèle rapidement que c’est aussi ce dernier qui assigne des limites du métrage. Car Panic Room reste une oeuvre mineure dans la carrière de Fincher, brillant davantage par les partis pris de mise en scène que le récit lui-même. Cependant, il demeure un divertissement de qualité, tant par la tension qu’offre certaines scènes que par les plans grandioses qui l‘accompagne. L’ensemble peut, par moment, donner l’impression de n’être qu’une leçon de cinéma que nous assène Fincher, mais quelle leçon! le film manque toutefois d’envergure narrative en comparaison avec les efforts de mise en scène qui l’accompagne. Une sorte d’entracte dans la carrière du metteur en scène, qui encore une fois déroute tant il parvient à changer constamment d’approche artistique film après film. Divertissant avant tout, Panic Room se rapproche davantage de The Game sur ce point. Les deux films n’ayant pas la prétention de réinventer un genre, qu’il s’agisse du thriller paranoïaque ou du huit clos, mais simplement d’y apporter une vison nouvelle. Le film sonne davantage comme un pur film de studio que comme une oeuvre personnelle, mais ce qui n’aurait pu être qu’une série B comme il en sort régulièrement se retrouve ici sublimé par la virtuosité de technicien hors pairs qu’est David Fincher.

ZODIAC (2007)

Rating: ★★★★☆

Véritable fresque sur le serial killer qui aura déchaîné l’Amérique à la fin des années 60, et qui ne sera jamais démasqué, Zodiac apparaît comme un projet dont David Fincher semblait bel et bien la personne la plus apte à s’y atteler Plus que jamais son perfectionnisme se ressent à la vision du film tant chaque détail a ici son importance, chaque aspect de la mise en scène nourri le récit, pour offrir un film à l‘esthétisme flamboyant. Mais tous ces efforts seraient vains sans le talent du metteur en scène pour nous passionner durant près de 2h30. Il ne signe ni vraiment un film de serial killer (opposition totale avec Seven), ni un thriller, mais un film d’enquête aux multiples facettes, où le classicisme se mêle à une véritable modernité propre au cinéaste. L’échec du film au box office s’explique peut être donc par le fait que Fincher ne privilégie pas l’action, loin de là. Collant de manière exhaustive aux faits, il préfère apporter une crédibilité des plus poussée à son sujet, à tel point que plusieurs visions s‘imposent pour en capter la masse d‘informations écoulée. La reconstitution d’époque est grandiose et offre une immersion saisissante, magnifiée par une photographie hypnotique, et un Jake Gyllenhaal qui encore une fois démontre l‘étendue de son talent. Passionnant de la première à la dernière minute et ponctué de scènes de meurtres déstabilisantes, Zodiac est un film dont l’ambition factuelle transperce l’écran. Si Fincher semble s’être définitivement assagi, il n’en demeure pas moins que la réussite artistique est toujours au rendez vous.

L’ETRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON
(The Curious Case of Benjamin Button) (2008)

Rating: ★★★☆☆

Adapté d’une courte nouvelle de F. Scott Fitzgerald datant de 1921, L’Étrange Histoire de Benjamin Button est à nouveau un changement de cap pour le cinéaste qui s’intéresse ici à un genre particulier: le conte Fantastique. C’est aussi l’occasion de retrouver Brad Pitt, dix ans après Fight Club. Teinté d’une romance décuplant l’imagerie rêveuse que reflète le métrage, le film brille par une esthétique travaillée, faussement contemplative mais qui s’empare quelque peu trop de l’écran, empêchant l’aspect émotionnel du film de vraiment fonctionner comme il aurait mérité. La romance entre les personnages de Benjamin Button et de Daisy semble presque anecdotique face à l’ampleur du récit s’étirant sur plus d’un demi-siècle. Mais le film est avant tout une évocation de l’éternelle quête de bonheur d’un personnage en marge, car si l’handicap du personnage est le moteur du film, celui-ci s’efface rapidement tant l’aspect réaliste demeure et laisse place à la nostalgie que porte l’oeuvre, symbolisé par cette sensation du temps qui s’écoule sans répit. Plus ouvert au grand public que ses précédentes oeuvres, Benjamin Button nous fait savoir, dès les premières minutes, que cette romance connaîtra une fin irrémédiablement tragique. Heureusement, Fincher n’abuse pas des bons sentiments trop souvent inhérents à ce genre de production et arrive à y injecter une juste mesure, sans pour autant transcender l’ensemble. On aurait apprécié un peu plus d’audace et une approche moins hollywoodienne mais L’Étrange Histoire de Benjamin Button reste un film dont la force évocatrice et la beauté visuelle se suffisent presque à lui-même.

THE SOCIAL NETWORK (2010)

Rating: ★★★★☆

Un film sur Facebook? Non merci. David Fincher aux commandes? Pourquoi pas alors. C’est certainement la réaction que beaucoup eurent à l’annonce du projet tant le sujet semblaient peu attrayant d‘un point de vue cinématographique. Mais là encore Fincher dépasse le concept de base puisqu’il ne nous assigne pas à proprement parler d’un film sur Facebook ou sur son créateur, Mark Zuckerberg, mais plutôt d’un drame sur tout un ensemble de sujets tels que les relations humaines, les conflits d’intérêts, l’appât du gain, la trahison, … On pourrait presque y voir une tragédie grecque où Zuckerberg serait le véritable héros tragique. Car finalement Facebook ne reste qu’une toile de fond permettant une analyse fine d’une génération, de l’apparition de nouveaux modes de communication mais aussi du côté sombre de cette « success story » à l’américaine. Et c’est là que Fincher fait fort car s’il délaisse ici quelque peu ses effets de mise en scène d’autrefois (mis à part une scène d‘aviron magnifiquement filmée, alternant entre plans larges et plans rapprochés sur les visages des sportifs, une scène puissamment suggestive et sensorielle, sublimée par le morceau «In The Hall of The Mountain King» de Edvard Grieg et remis au goût du jour par Trent Reznor et Atticus Ross), il nous prouve son talent concernant la direction d’acteurs et sa capacité de retranscrire à l’écran des dialogues suffisant à conférer au film une véritable énergie. On ajoute à tout ça un casting au diapason, une bande originale récompensée aux oscars, et on obtient un film maîtrisé de bout en bout, à la fois captivant et touchant.

Nico Darko

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About Nico Darko

Depuis sa rencontre nocturne avec un lapin géant lui prédisant la fin du monde s’il ne lui filait pas son portefeuille, Nico Darko a décidé qu’il était temps pour lui de se calmer sur une certaine boisson à base de malt et de houblon. Désormais, il se consacre à sa nouvelle passion pour les emballages alimentaires de marque péruvienne, mais il lui arrive aussi de vaquer à des occupations bien plus banales comme participer à des tournois de bowling avec son coéquipier Jeff Lebowski ou discuter littérature avec son ami Jack Torrance (dont il n’a d’ailleurs pas eu de nouvelles depuis l’hiver dernier).