Cérébral et société : l’animation de genre de feu Satoshi Kon



Satoshi Kon

À l’occasion de du premier anniversaire du décès de Satoshi Kon, le 24 août, Celluloïdz va effectuer une rétrospection de l’œuvre d’animation du génie à lunettes disparu.

Ying et Yang de la société du spectacle

Perfect Blue

Nous allons commencer par traiter les deux premières œuvres de Satoshi Kon, deux œuvres qui se complètent et se superposent : Perfect Blue en 1998 et Millenium Actress en 2001. Où le premier film traite d’une reconversion compliquée d’une ancienne chanteuse leader d’un girls band de J-Pop, le second raconte la rencontre, sous forme d’interview, d’un journaliste avec sa star préférée âgée de 70 ans, qui retrace toute sa vie. Dans ce milieu des arts populaires (cinéma, musique), feu Satoshi Kon réfléchit sur la star system, nouvel idéal du monde postmoderne.

Par ailleurs, il établit le fait qu’il préfère mettre en scène des héroïnes plutôt que des héros. Kon féministe ? Non peut-être qu’il aime les femmes à leur juste valeur. Si Perfect Blue se révèle froid, tendu et haletant, montrant les débordements de stars (le passage obligé des photos de charme, la presse people cannibale), Millenium Actress se veut plus traditionnel (elle apparaît en kimono), dans une relecture du cinéma mondial entre nostalgie des studios et égéries hollywoodiennes (Audrey Hepburn, Rita Hayworth, Liz Taylor, Jane Fonda, Meryl Streep), l’héroïne a même un grain de beauté.

Millenium Actress

Dans les deux cas, il est souligné qu’une star féminine a beaucoup de mal à durer, peut –être il est alors facile de se réfugier dans l’onirisme (l’univers du rêve). Bien que le rêve soit évoqué à la fin de Perfect Blue, plutôt le cauchemar (magnifiquement monstrueux), Millenium Actress utilise la mémoire, la vie de l’actrice maintenant âgée, comme support filmique au duo de journalistes qui venant faire un entretien. En clair, ils ne filment pas l’actrice mais ses souvenirs apparaissant tour à tour. Bref, des deux cas, comme dit Robert Mitchum : « Un acteur, c’est moins qu’un homme, une actrice, c’est plus qu’une femme ».


Eloge du paria urbain

Tokyo Godfathers

Après ces deux long-métrages, feu Kon se veut plus léger, mais juste un peu moins, ce sera Tokyo Godfathers en 2003. Un clochard âgé alcoolique, un travesti mélancolique et une jeune fugueuse se retrouvent liés par la découverte commune d’un bébé. Ces trois personnages peuvent être perçus comme trois figures du Tokyo actuel, entre décadence et désenchantement. Ce sont des points de vue différents, aux histoires différentes, qui se complètent, avec humour. L’histoire se passe en une nuit, en hiver ce qui permet un très beau travail graphique, une neige salvatrice, les trois héros sont alors tels des rois mages, ne voulant être seuls lors des fêtes de fin d’année alors qu’ils ont chacun décidé de quitter leur microcosme de base.

D’autres rencontres ponctuent le film où se remarque l’ambiance de rêve. Une progression au-dessus des niveaux de réalité est proposée par feu Satoshi pour sa série absurde (certes moins absurde que Lain) qu’est Paranoïa Agent.

Paranoïa Agent

Une jeune femme est attaquée par un mystérieux jeune garçon en rollers, avec une batte en fer tordue. Dès lors, cette attaque ne sera pas anodine… Oui cela est très bizarre, car même chaque épisode est indépendant des autres, 13 au total, marchant comme des nouvelles ou court-métrages. Partant d’un fondement réaliste, chaque épisode glisse peu à peu vers le surnaturel dont le point culminant est l’arrivée du garçon à la batte. Du Lynch version manga ? De l’absurdité geek ou nerd ? La série se veut surtout un portrait psychologique des japonais, en particulier les citadins au rythme de vie infernale, entre oppression et ennui. Le garçon à la batte symbolise alors le pas de coté, la bizarrerie qui change la donne, négativement parlant, des personnages. De plus, on peut le signifier comme figure de la paranoïa sociétale japonaise, la réalité échappe au contrôle des hommes pour en ressortir telle une hallucination. Où est le vrai le faux, le réel le virtuel, l’imaginaire le vrai…


Paprika, le chef d’œuvre ultime, malheureusement…

Paprika

Le paprika est un poivre rouge à l’odeur âcre. Pourquoi cette définition ? Tout simplement parce que c’est le film, haut en couleurs et piquant. Mais pour arriver à cela il a fallu tout un parcours. En effet, le premier travail majeur de feu Satoshi fût le scénario du segment Magnetic Rose de l’œuvre Memories en 1995 : un vaisseau spatial perçoit un SOS de ruines d’un autre vaisseau, deux membres alors décident d’y aller et se retrouvent dans un monde tantôt réel tantôt factice, qui semble pourtant être contrôlé par quelqu’un ou quelque chose… Première marque de son style. C’est un space opera (il fût très influencé par Philip K. Dick), à l’ambiance cyberpunk, influence de deux amis: Katsuhiro Otomo (Akira), dont il est très proche et qu’il considère comme son maître et Mamoru Oshii (Ghost in the Shell).

Paprika

Bref,  on s’éloigne car l’aboutissement de son style est dans Paprika. Une entreprise technologique a inventé une machine à analyser les rêves où le thérapeute, une femme (toujours fana d’héroïne, feu Satoshi Kon), accompagne le patient dans les bras de Morphée. Elle explique par la suite que les patients peuvent regarder leurs rêves sous forme de film, que les rêves sont des court-métrages artistiques ou des longs-métrages commerciaux. Le film va même jusqu’à retraiter de le figure de la star féminine, de façon plus philosophique (le générique de début…)

De là, on apprend que les machines utilisées pour cette thérapie ont toute été volées et qu’elles pourraient créer des rêves éveillés conscients, semblable à des états de somnambulisme. C’est une foison de couleurs (alors que le mangaka disparu n’en utilisait auparavant que trois, quatre couleurs principales par film), une foison de motifs (cinéma, musique et culture japonaise, voire clin d’œil à d’autres mangas) dont les plus marquants sont les reflets et les jeux de miroir, et une foison de références à l’univers de l’enfance (dimension du conte, figure de la poupée et des jeux forains voire la figure de l’enfant qui grandit…). Ce genre d’invention mériterait d’être inventé plutôt que celle de notre monde actuel. De plus il y a dans ce long-métrage d’animation quelques ficelles retrouvées dans l’ Inception de Christopher Nolan…


Pour conclure, je dirais que Satoshi Kon a surtout chercher à réfléchir sur les notions de réalité subjective, comment la montrer la représenter, et d’hyper subjectivité voire d’hyperfiction (les degrés de réalité de ces œuvres). Chapeau l’artiste et repose en paix.

Hamburger Pimp

Partager cet article
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • email

About Hamburger Pimp

Rônin durant l’ère Edo au 17ème siècle, mais persuadé de venir d’ailleurs, il fût de l’armée de samouraïs chargée d’exterminer des carcasses à moitié vide de zombies peuplant un domaine proche du mont Fuji, dirigé par un seigneur cannibale. Des victimes revenus en bourreaux peut-on dire. Il fût le seul survivant des sabreurs, blessé par une marque maudite, qui par moments le zombifie le poussant à rechercher de la chair fraîche mais allongeant sa vie considérablement, le rendant encore vivant aujourd’hui. Depuis il traque des zombies à travers le monde et le temps, à bon prix, ce qui l’a poussé à se faire passer pour un dirigeant de société de cinéma spécialisée dans les effets spéciaux gores alors que ce sont les zombies tout juste repassés par sa lame précise. Il lui arrive souvent de récupérer du sang afin de le réinjecter dans la terre d’un bonsaï conservé depuis des siècles. Cet arbre minuscule, pourrait être la clé de son salut face à sa fatalité…