Seth Ickerman, le réalisateur aux deux cerveaux

Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard

A peine revenus de la grande foire geek Japan Expo/ComicCon Kaydara était présenté, Raphaël Hernandez et Savitri Joly-Gonfard, les deux réalisateurs regroupés derrière le pseudonyme Seth Ickerman, ont accepté de répondre à nos questions. Sur Kaydara, les frères Wachowski, les fan films et bien d’autres choses encore.

Comment est né Kaydara ?

SAVITRI JOLY-GONFARD : Le projet est né d’une envie commune de faire du cinéma. Nous avions fait d’autres petits films  amateurs, et nous voulions passer à l’étape supérieure.

RAPHAËL HERNANDEZ : Kaydara est parti vite, sur une impulsion. On le voyait comme un exercice de style. Nous voulions prendre un film préexistant comme Matrix que tout le monde connaît, afin de montrer nos compétences. L’ambition était de se mettre au même niveau, de faire un blockbuster dans notre garage.

Pourquoi avoir choisi Matrix en particulier ?

SAVITRI : A l’époque, c’était ce qui se faisait de mieux.

RAPHAËL : Matrix est un film culte du cinéma de genre, un tournant dans le 7ème Art. C’est une bonne synthèse cinématographique de différents univers qui va jusqu’au manga. Dans Matrix il y a tout : des arts martiaux, des combats de vaisseaux… Autant de motifs auxquels on voulait se confronter. Quand nous avons démarré Kaydara, nous ne connaissions pas spécialement l’existence des fan-films. Pour être francs, nous n’étions même pas à proprement parler des fans de Matrix, même si nous respectons le boulot des frères Wachowski. L’intérêt pour nous n’était pas de refaire le film mais d’explorer autre chose, de remettre en cause cette bible cyberpunk. Comme le personnage de Kaydara, nous nous attaquions à plus fort que nous. Lui contre Neo, nous contre le blockbuster.

Un Neo plus vrai que nature

Comment s’est passé la production du film ?

RAPHAËL : Le script a été écrit en deux jours puis il a fallu monter une équipe composée d’amateurs.

SAVITRI : Là d’où on vient, c’est difficile de trouver du monde. Gap, ce n’est pas Paris. Mais on a trouvé des gens qui sont venus nous aider. Au final, nous avions une équipe d’une dizaine de personnes.

RAPHAËL : Nous avons eu trois semaines pour créer les décors. Pendant ce temps, les acteurs s’entraînaient au combat. Dès le début du tournage, on s’est vite confronté à la réalité car il était difficile d’obtenir ce que l’on désirait. C’était à nous d’amener l’équipe vers ce qu’on voulait, ce qui n’est pas facile avec des amateurs qui ne sont pas toujours motivés.

Il y a eu des frictions sur le tournage ?

RAPHAËL : Quand tu n’obtiens pas ce que tu veux et que la personne en face de toi n’en a rien à foutre, l’ambiance finit par se dégrader rapidement et les proches sont les premiers à s’en prendre plein la tronche. Le tournage de Kaydara a effectivement marqué tout le monde.

Une équipe de bénévoles

Combien de temps à duré le tournage ?

SAVITRI : Le tournage a duré sept jours. Puis nous avons passé de longues années à arranger certaines choses. Les premiers rendus étaient différents et on s’est rendu compte qu’il fallait reprendre pas mal de trucs.

RAPHAËL : Nous avons été confrontés à des contraintes qui nous ont amené à repenser les choses différemment, à prendre des directions artistiques que nous n’avions pas forcément prévues à la base. Deux jours d’écriture, sept jours de tournage, six ans de post-production… C’est ça la blague ! (rires)

SAVITRI : Après le tournage, nous n’étions plus que deux donc, forcément, c’est devenu plus long. Mais nous devions finir le film dans tous les cas.

RAPHAËL : Nous nous sommes répartis les tâches. Savitri s’occupait des effets 3D et du compositing, moi du montage. Au fil des ans, nous avons fait notre propre apprentissage technique. Si on devait refaire Kaydara aujourd’hui, on le finirait en beaucoup moins de temps. En même temps, nous ne le considérons pas vraiment comme notre premier film. C’est un peu comme si nous avions fait une école et que Kaydara était notre film de fin d’études. Maintenant, on aimerait voir de quoi on serait capable sur de plus gros budgets.

A ce propos, combien a coûté Kaydara ?

SAVITRI : C’est difficilement quantifiable dans la mesure où le film s’est fait sur la base du bénévolat, de la récup’ et du système D. Nous aurions pu tout faire sur fond bleu mais le rendu n’aurait pas été pareil. Sinon, pour ce qui est facturable, la location de la caméra nous a coûté dans les 300 euros et le doublage en anglais 1 000 euros.

Pourquoi l’avoir fait en anglais ?

SAVITRI : On est dans le monde de Matrix. C’était donc plus logique en anglais.

RAPHAËL : Le choix de l’anglais s’est fait dès le départ. Il faut avoir une ambition internationale. Qu’on aime ou pas, Luc Besson avait la bonne philosophie quand il a fait Le Grand Bleu en anglais.

A quel moment avez-vous compris que Kaydara allait être plus qu’un simple fan-film ?

SAVITRI : On n’a pas vraiment eu le temps d’être surpris. On avançait au fur et à mesure sur la construction de notre monde, les vaisseaux, les explosions… Tant que ce n’était pas fini, on ne pouvait pas savoir.

RAPHAËL : Tout était écrit même si nous ne savions pas comment on allait arriver au résultat désiré. Par exemple, la tête de Keanu Reeves n’a été finalisée qu’à la toute fin, il y a à peine un an. Au début, ça ne marchait pas.

SAVITRI : Lorsque l’on réussissait les effets spéciaux d’une scène, il fallait rehausser ceux des autres pour qu’il n’y ait pas de disparités sur l’ensemble du film.

RAPHAËL : Pour dire la vérité, ça fait froid dans le dos de faire un fan-film comme Kaydara. A la base, on avait un scénario de vingt pages et dans notre tête, on imaginait logiquement un film de vingt minutes. Les scènes d’action n’étaient pas détaillées. Sur le papier, c’était «Poursuite entre vaisseaux», «Combat entre Kaydara et Neo». Ça a pris plus de temps. Au final, le film fait 55 minutes. D’une petite histoire simple, on est passé à quelque chose de plus compliqué. Le but était de faire un film avant tout, au delà du simple fan-film.

Quel avenir commercial imaginiez-vous pour Kaydara ?

SAVITRI : On savait d’emblée que le film n’aurait aucun avenir commercial. La motivation principale était, encore une fois, d’atteindre les objectifs que nous nous étions fixés. Après, le film est forcément hybride et ne pouvait concourir dans aucun festival.

Comment le film a-t’il été accueilli par le public ?

RAPHAËL : La plupart du temps, les gens adorent.

SAVITRI : Sur Internet, les réactions sont plus extrêmes. Soit c’est de la merde, soit c’est génial. De manière générale, le public n’a fait aucun reproche sur le plan technique. Mais sur le scénario en revanche, il y en a qui tiquent.

RAPHAËL : Certains n’aiment pas les libertés que l’on a prises sur le monde de Matrix, notamment les superpouvoirs de Kaydara quand il vole dans les airs dans le monde réel. On nous a dit : «Vous faites des erreurs pour un film de fan». Mais, pour nous, si les modifications sont logiques pour notre histoire, on les garde.

SAVITRI : Nous connaissons les limites de notre film. Les conditions pour le faire ont été très compliquées alors qu’il part d’une base ridiculement faible.

RAPHAËL : De l’avis général, c’est plutôt cool. Certains l’ont même trouvé techniquement mieux que les deux derniers Matrix.

 

 

 

 

Le saut de Neo: du plan initial au plan finalisé

 

 

 

 

Et l’accueil des professionnels ?

RAPHAËL : Ils nous attendent plutôt sur un nouveau truc. On est allé à Cannes pour présenter Kaydara mais comme les professionnels vont là-bas pour acheter des films et que le notre est invendable… Les réactions se limitent souvent à «Votre film a l’air super, mais bon… ». Pourtant, lorsqu’on arrive à en montrer deux minutes, les gens finissent par nous écouter même s’ils préfèrent attendre la suite.

Avez-vous eu un retour des frères Wachowski ?

SAVITRI : D’eux directement non. Par contre, leurs avocats oui, ils ont été intéressés.

RAPHAËL : Ils nous ont demandé d’enlever les noms des frères Wachowski du générique. Quand tu cherches à atteindre des réalisateurs comme eux, tu n’as finalement accès qu’à des intermédiaires. C’est triste mais c’est comme ça.

Pourquoi avoir signé le film Seth Ickerman ?

RAPHAËL : Nous trouvons intéressant de regrouper une équipe sous un même nom. Puis, nous aimons bien l’idée de créer un personnage fictif. C’est marrant de créer la confusion.

SAVITRI : Parfois, on répond au téléphone et on nous demande : « Vous pouvez nous passer Seth, s’il-vous plait » (rires).

Dans notre critique, nous qualifions Kaydara comme un film 100% cyberpunk en raison  de son sujet mais surtout par son mode de production et de diffusion. Avez-vous un intérêt pour le cyberpunk ?

RAPHAËL : C’est vrai que dans un sens, le processus de fabrication du film est peut-être plus intéressant que l’histoire racontée dans le film. Cela lui donne une existence particulière. Après, visuellement, nous n’avons pas cherché à faire un film sous influence.

SAVITRI : Tout cela reste inconscient. Pour Kaydara, nous ne nous sommes pas dit que nous allions rentrer dans une catégorie précise. Nous avons juste essayé de mettre notre personnalité, notre patte dans le monde de Matrix.

RAPHAËL : Nous voulions amener un autre parti pris, réfléchir à des idées qui n’étaient pas présentes dans la saga des frères Wachowski, comme faire sortir les personnages des entrailles de la Terre par exemple ou donner des pouvoirs à Kaydara par le biais d’une cuillère. Nous voulions démystifier tout cela. Dans la trilogie Matrix, il y a toute une progression sur le personnage de Neo. D’abord la naissance et la prise de conscience, puis la maturité des pouvoirs et enfin la mort. Il y a aussi cette idée asiatique d’équilibre entre deux mondes. Pour maîtriser l’univers et devenir un dieu, il faut à la fois maîtriser la réalité et le monde imaginaire. Dans Matrix Reloaded, Neo gagne des pouvoirs dans la réalité. Vu que notre personnage se veut l’égal de Neo, il doit devenir son propre dieu. Par conséquent, nous ne trouvons pas choquant que Kaydara accède lui aussi à ces pouvoirs. C’est Kaydara qui attaque Neo qui ne fait que se défendre mais Kaydara perd quand même. Ils se ressemblent, ils se respectent. Les gens le ressentent et, au final, nous n’agressons pas le mythe Matrix. Il s’agit d’une opposition de l’Humanité envers le Divin. Nous voulions dépasser les limites du fan-film, faire directement un film qui nous appartiendrait.

SAVITRI : Bref, le prochain film, on mettra peut être six ans à l’écrire mais on le tournera beaucoup plus vite ! (rires)

Allez-vous rester dans le genre SF pour votre prochain projet ?

SAVITRI : Avec Kaydara sous le coude, il est évident qu’on nous attend maintenant sur un autre film de SF. Et ça nous plait de rester dans ce genre. Il permet d’écrire et de développer des univers qui n’existent pas. On adore ça.

Quelles sont vos influences, vos références dans le genre ?

RAPHAËL : Nos influences sont plus générales et pas spécialement cinématographiques, comme la science par exemple. Paradoxalement, des influences, on n’en a pas plus que ça. Nous avons des références que la plupart des gens partage comme les films de Stanley Kubrick ou Blade Runner, des films qui sont autant populaires que profonds, ce qui est pour nous la définition des bons films

SAVITRI : Nous sommes vraiment intéressés par la science. En ce moment, nous lisons beaucoup de livres de philosophes scientifiques comme Hubert Reeves et Albert Jacquard. Le fonctionnement de l’Univers est quelque chose de passionnant. Nous nous y intéressons pour pouvoir ensuite donner notre propre point de vue.

RAPHAËL : Nous partons d’un sentiment et, à partir de là, nous faisons notre propre cheminement pour créer des choses qui n’existent pas. Mais il faut avant tout que ça rentre dans un cadre, une histoire.

Quels sont vos derniers coups de cœur cinématographiques ?

SAVITRI : Nous n’allons pas trop au cinéma.

RAPHAËL : On n’a pas spécialement envie d’y aller en fait. On aime le cinéma le genre mais c’est tombé du côté obscur. Des réalisateurs comme Steven Spielberg ou George Lucas ont commencé par des films d’auteur. Maintenant, c’est devenu une industrie. C’est très rare de trouver quelque chose d’intéressant. Les visuels des films de maintenant ne nous intéressent pas. Sucker Punch n’est pas ce que je recherche même si j’ai bien aimé Watchmen. Les derniers Batman sont pas mal.  Mais lorsque nous allons au cinéma, c’est avant tout pour un réalisateur. On est allé voir Black Swan car on aime Darren Aronofsky depuis Pi. Mais, maintenant, il n’y a plus vraiment de cinéma de cinéastes mais plutôt un cinéma de cinéphiles. Dans les films des frères Wachowski, on retrouve une fluidité, une chorégraphie dans le mouvement, un souci de stylisation… Ils cherchent des concepts même s’ils ne sont pas toujours à la hauteur techniquement. C’est l’inverse de Michael Bay qui va te faire un pano en hélicoptère pour filmer une scène de poursuite. Quand on nous dit que Matrix est démodé, nous ne sommes pas d’accord. Si tu prends un film récent comme Priest, c’est toujours Matrix !

Quels sont vos projets ?

RAPHAËL : Notre ambition est d’aller encore plus loin, de séduire des artistes et de former une équipe professionnelle. Mais, c’est un peu déprimant après six ans de travail d’être toujours au même point.

SAVITRI : Quand on commence à demander beaucoup, les gens ne suivent plus.

RAPHAËL : Notre but est de garder notre personnalité et notre envie d’aller jusqu’au bout.

Et votre prochain film ?

SAVITRI : Nous sommes en train de l’écrire. Comme on vous l’a dit, ça sera toujours de la SF.

RAPHAËL : Et comme vous vous en doutez, on vous dira rien de plus.

A notre humble avis (et surtout par la présence du gros bouquin d’astronomie qui traînait sur la table), le prochain film de Seth Ickerman devrait être cosmique. Kaydara et son making-of sont toujours visibles gratuitement sur le site www.kaydarafilm.com.

 

Interview réalisée par The Vug et Lullaby Firefly

(Remerciements à Florence, Raphaël et Savitri pour leur accueil chaleureux)

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».