Aux Origines de l’Horreur : La Féline et Vaudou

 
 
 

Jacques Tourneur fait exception dans l’Histoire de l’ Horreur. Fils du réalisateur Maurice Tourneur, il suit son père aux Etats-Unis, où il débute en réalisant des courts, assurant la direction de secondes équipes. Mais c’est sa rencontre avec l’étonnant producteur Val Lewton en 1935, sur le tournage du Marquis de Saint Evremont où Tourneur était réalisateur de seconde équipe, tous deux alors employés de la MGM, qui va marquer sa carrière et l’Histoire.

Remercié en 1941 par le studio, Tourneur ne met pas beaucoup de temps avant de retrouver un contrat. Devenu entretemps directeur de la section Horreur de la RKO, Val Lewton saute sur l’occasion pour l’embaucher pour qu’il réalise une série de film d’horreur à petit budget. Les premières livraisons de Tourneur ne se feront pas attendre. Dès 1942 sort La Féline (Cat People), suivi de près par Vaudou (I Walked with a Zombie) en 1943.

 

La Féline: le manifeste

Le Fantastique avant Tourneur se résume surtout à des monstres divers et variés (vampires, créatures du lac et autres momies) où l’Horreur est identifiable et ciblée, la vue du monstre devant en soi susciter la peur chez le spectateur, les séries A ayant les moyens nécessaires d’investir dans les costumes et les décors. Tourneur a bien compris qu’avec un budget de série B, il lui serait difficile d’obtenir un résultat similaire. Il opte alors pour un angle encore jamais exploité à Hollywood en matière de Fantastique: la suggestion. Irina, son héroïne, interprétée par la sublime Simone Simon, jeune styliste d’origine serbe, tombe amoureuse d’Oliver Reed, rencontré au zoo, qu’elle épouse rapidement. Mais Irina n’est pas une femme comme les autres, c’est une « Cat people« , une femme chat. Pour illustrer l’aspect fantastique de son personnage, Tourneur joue sur le hors champ, laissant à son spectateur le loisir d’imaginer lui même la créature, n’en faisant deviner que les ombres, projections menaçantes bien plus effrayantes que n’importe quelle marionnette, comme c’est le cas dans la mythique scène de la piscine.

Par la même occasion, Tourneur crée un effet de style résultant de ce parti pris esthétique: l’effet-bus, qui consiste à faire arriver un élément extérieur pour terminer une scène de suspense. Dans le cas de la Féline, il s’agit du bus éponyme dans la scène où Alice, la collègue d’Oliver et rivale d’Irina, rentre chez elle la nuit et se sent suivie, au fur et à mesure qu’elle avance les bruits étranges aumentent autour d’elle. C’est alors qu’entre dans le champ un bus, précédé par un crissement de pneu. C’est cette entrée impromptue qui fait sursauter le spectateur, surpris par ce qu’il voir puis par ce qu’il entend, que l’on appelle effet-bus.

La qualité de réalisation, le soin et l’ingéniosité de la mise en scène font de La Féline, un chef d’oeuvre de l’Horreur et un tournant dans le genre, s’affranchissant par la suggestion des contraintes d’un budget réduit, créant par là même de nouveaux procédés de terreur qui sont encore très courants dans les petits budgets actuels. Mais surtout, Tourneur est parvenu à faire d’une série B un grand classique du genre, encore cité en référence.

Vaudou: la confirmation

En tant que directeur du dépertement à la RKO, Lewton impose trois conditions à ses réalisateurs : les films ne doivent pas coûter plus de 150 000 dollars, faire plus de 1h15 et surtout, Lewton se garde la primeur de choisir les titres.

C’est donc ainsi qu’en 1943, Tourneur se retrouve à devoir réaliser I Walked with a Zombie (traduit par Vaudou en France), suivant la narration d’une infirmière, Betsy Connell, attachée à Jessica Holland, la femme du propriétaire d’une plantation de sucre sur une île des Caraïbes, qui souffre d’un mal inconnu. Entre sa stupeur et son somnambulisme, la patiente ne semble réagir à aucun traitement. Betsy soupçonne alors que c’est un envoutement vaudou qui est à l’origine de son état et décide d’enquêter.

Très hitchcokien, Vaudou n’en reste pas moins un trésor du Fantastique. La suggestion s’évoque ici dans les symptômes même de la patiente. Le film demeure l’un des rares à mettre en scène le motif du zombie vaudou, consistant par l’intermédiaire d’un rituel à posséder le corps d’une personne, la soumettant totalement à la volonté de celui qui la dirige. Se référençant à Jane Eyre dans l’aspect fantomatique de sa malade, Tourneur transpose l’ambiance du manoir gothique anglais dans le contexte tropical de la plantation. Les zombies prennent la place des fantômes, corps sans esprit plutôt qu’esprit sans corps et les champs de cannes, celle de la propriété brumeuse chère aux soeurs Brönte. Un autre grand classique, ingénieux et inventif, ponctué de scènes sublimes telles que la balade dans les champs en montage alterné avec la scène de rituel, ou encore le final, abrupt et majestueux.

La même année, Tourneur réalise aussi L’Homme-léopard (The Leopard Man), toujours pour le compte de Lewton. Le film, mettant en scène une enquête sur des crimes commis après qu’un léopard se soit échappé du zoo, est bien plus ancré dans le réalisme de ce qui deviendra plus tard, le film de serial killer. Probablement plus pour la date de sa réalisation que pour son fond, le film est néanmoins considéré comme faisant partie d’une trilogie avec La Féline et Vaudou.

Par la suite, Tourneur devint rapidement un réalisateur de série A de RKO. Il s’aventura un moment vers la réalisation de série télé (comme la Quatrième Dimension) avant de se retirer au milieu des années 60.

 

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.