Critique de Kaydara

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Kaydara

De Seth Ickerman (Raphaël Hernandez et Savitry Joly-Gonfard)

Avec Alexandre Rodriguez, Savitri Joly-Gonfard et Guillaume Bouvet

France – 55 min – 2011

Rating: ★★★★☆

Selon George Lucas, la passion finit toujours par payer. C’est-à-dire qu’il faut impérativement se concentrer jusqu’au terme de son projet avant de chercher à gagner de l’argent dessus. Deux jeunes apprenti-réalisateurs, sortis d’un coin perdu dans les Hautes-Alpes, ont suivi le conseil jusqu’à son point de rupture.

En effet, pendant six ans, Raphaël Herdandez et Savitry Joly-Gonfard ont travaillé, en ne comptant que sur leur seule motivation, sur un ambitieux film de science-fiction de 55 minutes voué à un No Future commercial puisqu’il s’agit d’un « film fan » qui prend pour décor le monde de Matrix. L’histoire suit le personnage de Kaydara, un chasseur de prime parti tuer l’Elu. Oui, Néo himself. Mais contrairement aux frères Wachowski, Raphaël et Savitry (regroupé en bon cyberpunk derrière le nom de Seth Ickerman), se lancent dans leur projet de mini-blockbuster sans budget, sans moyen et sans connexion avec le milieu du cinéma. Décors et maquettes à base de récup’, acteurs recrutés dans l’équipe et l’entourage (même le curé du village), éclairage empruntée à la mairie… Du système D, du Do It Yourself pur et dur. Et tout cela sans se défaire de la prétention de faire un film de fan d’un niveau quasi-équivalent à son modèle. Bref, un projet voué à n’aboutir à rien si l’on ne s’appelle pas au moins Wachowski, Alex Proyas, Vincenzo Natali ou Mamoru Oshii.

Visible gratuitement sur le site officiel www.kaydarafilm.com (ainsi que sur Dailymotion depuis ce matin), Kaydara s’impose comme une surprise ahurissante et constitue une révolution dans la manière dont on peut désormais concevoir des films. Car, de mémoire de cinéphile, on a jamais vu un film amateur (français de surcroit) égaler en moins d’une heure bon nombre de productions hollywodiennes. Si l’histoire de Kaydara ne redéfinit pas les fondements thématiques de la SF, le souci de perfection technique mis ici en œuvre (les effets spéciaux n’ont rien à envier à ceux de ces branleurs de frères Strause), le respect du matériau d’origine et l’inventivité de la mise en scène autorisent l’émergence d’un monde futuriste crédible qui se raccorde sans heurt à la franchise des frères Wachowski et apporte sa modeste contribution. Un peu à la manière de ces nouvelles de fans de Lovecraft comme Robert E. Howard ou Robert Bloch qui alimentaient le Mythe de Cthulhu.

De plus, cet avatar bicéphale qui a pour nom Seth Ickerman ne se refuse rien puisqu’il se paie le luxe de mettre en scène le personnage de Néo (on n’a pas dit Keanu Reeves) sans que ça fasse bidon. Le rendu de Kaydara est pensé afin que toutes les coutures qui pourraient rendre apparent le coté « fait à la maison, en France, dans les Alpes » soit atténué. Ainsi, les dialogues, en majorité en anglais, se font très rares (règle se devant d’être appliquée pour tout film de genre français voulant avoir une audience internationale), l’amateurisme de l’interprétation est compensée par une postsynchronisation effectuée avec des acteurs plus professionnels (on imagine très bien que l’accent des Hautes-Alpes s’accorde mal avec le monde de Matrix).

Mais la vraie valeur de Kaydara, ce qui en fait un film important, c’est qu’il démontre que l’on peut réaliser quelque chose de complètement fou avec trois fois rien, juste de la volonté et de la démerde. En ce sens, l’entité Seth Ickerman s’inscrit dans le sillage d’un Michel Gondry. Mais si ce dernier s’est lancé dans l’adaptation d’Ubik, le premier pourrait bien ouvrir une nouvelle ère dans le cinéma de science-fiction qui s’enlise à trouver le film dickien parfait. Car si Kaydara fait quelques brefs clins d’œil aux fans de Philip K. Dick (Ratrix Hero qui assure le prologue façon Wallace & Gromit avant de réapparaître au détour d’une publicité ou d’un un jeu vidéo, la mort de Kaydara qui rappelle Roy Batty dans Blade Runner), le film pourrait s’imposer, par son scénario, son esthétisme et surtout son mode de production, comme le premier film 100% cyberpunk, non pas de l’histoire du cinéma puisqu’il est hors circuit, mais de l’histoire de la SF tout court.

Il ne reste plus qu’à Kaydara, film fan transcendant, de trouver son audience pour faire de Seth Ickerman, ce réalisateur qui n’existe pas, ou du moins, le duo Raphaël Hernandez et Savitry Joly-Gonfard, comme l’un des plus gros espoirs pour le cinéma SF du XXIe siècle. Alors n’hésitez à prendre une petite heure de votre vie pour découvrir cet OVNI sorti de nulle part et qui arrive, contrairement aux sequels officiels du premier Matrix, à nous faire aimer à nouveau Néo en s’appropriant son monde. Un exploit. On en viendrait même à regretter que Vincenzo Natali soit confirmé pour l’adaptation de Neuromancer.

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».