Critique de La Fiancée de Frankenstein

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Rating: 4.5/5 (4 votes cast)

 

The Bride of Frankenstein

de James Whale

avec Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Ernest Thesiger et Elsa Lanchester

Etats-Unis – 1935 – 1h15

Rating: ★★★★★

Créé par Carl Laemmle en 1912, le studio Universal connut son apogée dans les années 30, sous l’impulsion de son tout récent nouveau directeur, Carl Laemmle Jr., qui avait su voir le potentiel énorme de l’Horreur, en produisant notamment en 1931 Dracula de Tod Browning ( à qui l’on doit Freaks) et Frankenstein de James Whale. Fort du succès rencontré par ces deux coups d’essai, le studio poussa Whale à récidiver en produisant la suite de l’adaptation de Mary Shelley, initialement nommée Le Retour de Frankenstein. Peu emballé au départ, Whale, qui aspirait à d’autres projets plus « nobles », se laissa convaincre, la réussite du premier lui assurant une grande liberté artistique et un budget plus conséquent (393 000 dollars contre 291 000 pour Frankenstein). Bien lui en fît, le film étant encore considéré comme meilleur que son prédécesseur.

Bien que certaines scènes durent être réécrites sur demande de la commission de censure, Whale put tout de même imposer ses choix sur bien des points, notamment concernant l’intro du film, mettant en scène Mary Shelley et son époux Percy en compagnie de Lord Byron discourant sur le roman écrit par la jeune femme, Frankenstein ou le Prométhée moderne. La scène est en réalité un clin d’oeil à l’origine même du roman, un pari que firent les trois écrivains et Polidori lors d’un séjour près du lac Léman, afin de déterminer lequel écrirait la meilleure histoire d’épouvante. Par cette scène d’exposition ingénieuse, le réalisateur fait le pont entre les deux films, résumant à travers le récit de Byron la fin de Frankenstein, et débutant par celui de Mary Shelley son film, sans discontinuité entre les deux.

Dès sa première apparition, le monstre est perçu comme une victime. A la fureur et à la liesse des villageois assoiffés de vengeance répond la douleur et la colère de la créature traquée. Dès cet instant, Whale victimise son monstre, humanisé à merveille par un Boris Karloff déchirant, en proie à l’incompréhension et à la peur que suscite son apparence, sa singularité. Là est tout le propos du film : comment l’anticonformisme peut conduire au rejet de la société. Sa nature même le rend inadaptée: mort revenu à la vie, homme aux allures et aux instincts de bête, il n’a sa place nulle part.

Whale pousse l’ironie au point que le seul personnage reconnaissant à la créature le statut d’homme, d’ami, est aveugle, ne pouvant que faire abstraction de sa particularité. Mais malgré cela, il finira là encore incompris. Au final, la seule manière pour le monstre d’être accepté ne peut venir que de quelqu’un semblable à lui, d’une autre créature. Mais à sa simple vue, la Fiancée finira elle aussi par le repousser, lui aliénant définitivement toute chance de rompre sa solitude, le poussant à l’ultime sacrifice, pour réparer l’erreur.

Parallèlement à cela, le réalisateur montre également le baron Frankenstein sous un autre angle. De savant fou assoiffé de pouvoir divin dans le premier film, il devient repentant (porté par l’interprétation torturée de Colin Clive) et, ironie du sort, garant d’une certaine éthique scientifique. Face à lui, le Dr Pretorius (le glaçant Ernest Thesiger, mentor de Whale) illustre à merveille les dérives de la science sans conscience. Méphisto en blouse blanche, Pretorius cherche à pervertir la conscience de Frankenstein. N’hésitant pas à user du chantage et du meurtre pour parvenir à ses noires desseins, il défie Dieu et la Nature et se pose en exact opposé du baron.

Le film ayant bénéficié d’un budget important, il a permis à Jack P. Pierce (le maquilleur des plus gros succès du studio) de développer de nouveaux maquillages et prothèses, plus maniables et légers. De même, John Fulton réalise des effets spéciaux impressionnants pour l’époque, notamment pour la scène des personnages à taille réduites de Pretorius. Rythmé par les partitions de Franz Waxman, qui gagna deux Oscars de la Meilleure Musique de film en 1950 pour Sunset Boulevard de Billy Wilder et en 1951 pour Une place au Soleil de George Stevens (et qui a également composé la musique de Rebecca et de Soupçons d’Hitchcock, ainsi que de Dr Jeckyll et Mister Hyde de Victor Fleming), le film alterne humour et tragédie, scènes de tension et scènes plus calmes, approfondissant les personnages, sans que jamais ne soit brisé le rythme narratif.

 

De meilleure facture que son prédécesseur, La Fiancée de Frankenstein constitue l’apogée de la carrière de Whale. Drôle, émouvant et profond, le film apporte une réflexion construite à la fois sur la société rejetant ce qui n’est pas dans la norme et les dérives de la science et de son éthique. Empreint d’une certaine mélancolie poétique, le film s’approprie le mythe tout en s’en affranchissant, au point que sa Fiancée éponyme ne devienne, elle aussi, une icône cinématographique, à l’instar de la Créature de Karloff.

 

Lullaby Firefly

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About Lullaby Firefly

Créature assemblée par les mains expertes d’un obscur savant fou d’origine bavaroise à l’accent tranchant comme un scalpel, Lullaby Firefly profite chaque année de la nuit d’Halloween pour s’illustrer dans quelques macabres méfaits, comme le vol de sucettes et le racket d’oursons en gélatine. Oubliant souvent sa tête dans le frigo, rempli de restes de villageois qu’elle affectionne particulièrement, elle se rend régulièrement dans la clinique du Docteur Satan pour un petit rafistolage express, secret de son éternelle jeunesse.