Filmo-Express : Stanley Kubrick

 

 

Qualifié de « merde talentueuse » par Kirk Douglas (c’est pas bien) et de « géant parmi la jeune génération » par Orson Welles (c’est beaucoup mieux), Stanley Kubrick (1928-1999) reste un cas atypique dans le cinéma hollywoodien, qui a su concilier le cinéma à grand spectacle avec les exigences artistiques tout en conservant une autonomie et un contrôle total à faire baver un nombre incalculable de cinéastes.

Démarrant sa carrière comme photographe autodidacte pour le magazine Look, Kubrick entrera dans le monde du cinéma par trois courts-métrages documentaires: Day of the Fight (1951), Flying Padre (1951) et The Seafarers (1953). Influencé par Orson Welles, le cinéma d’auteur européen (Bergman, Fellini et tutti quanti) et surtout les mouvements complexes de caméras de Max Ophüls, le réalisateur donnera à la technique une place très importante dans son œuvre.

Perfectionniste, autoritaire et hermétique, le cinéaste se traînera une sale réputation de tyran insensible, notamment auprès des acteurs, multipliant parfois les prises jusqu’à l’excès. Kubrick ne dirige pas ses acteurs, du moins, il les laisse jouer jusqu’à ce que ceux-ci trouve eux-mêmes la note juste, parfois par des procédés vicieux. Ainsi, ce dont de vrais cris de douleur que Malcolm McDowell pousse avec l’écarteur de paupières dans Orange Mécanique. Lors de la scène de la mort de l’enfant de Barry Lyndon, Ryan O’Neal n’est pas habité par son rôle mais craque par épuisement (on parle d’une centaine de prises). Enfin, si Shelley Duvall a l’air aussi ahurie dans Shining, c’est parce que Kubrick jouait constamment avec ses nerfs. Un procédé discutable mais redoutablement efficace (d’autres génies du cinéma comme Hitchcock ou Pialat n’étaient pas non plus réputés pour être tendres).

Au-delà du personnage, il reste l’œuvre, maigre en quantité (13 films en presque 50 ans) mais extraordinairement riche en qualité. Kubrick abordera de nombreux genres pour souvent aboutir à des œuvres incontournables, voire révolutionnaires. Petit retour sur une filmographie sans équivalent.

 

Fear and Desire

Guerre – 1953 – 1h12

Rating: ★☆☆☆☆

Il est parfois rassurant de savoir que les premiers coups d’essai des génies du cinéma ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre. Ce Fear and Desire en est un parfait exemple tant il jure par son approximation technique (une pelloche abominable, des plans surexposés, une interprétation en roue libre et un scénario aussi prétentieux que bancal). Tourné en pleine cambrousse avec quatre acteurs qui jouent à la fois les rôles des gentils et les méchants (c’est tout un art de tirer des concepts à partir de restrictions budgétaires), ce film de guerre allégorique est une catastrophe totale au point que Kubrick mettra tout en œuvre pour récupérer les copies et faire disparaître Fear and Desire du monde de la cinéphilie. Malheureusement pour lui, deux copies échapperont à la rafle.

 

Le Baiser du Tueur

Film Noir – 1955 – 1h05

Rating: ★★☆☆☆

Plus abouti que le film précédent, Le Baiser du Tueur souffre également d’un budget minimaliste largement compensé par le cadre urbain dans lequel se déroule l’action (un boxeur minable vient à la rescousse d’une danseuse maltraitée par un malfrat). Kubrick met à profit son expérience de photographe pour composer un New York néo-réaliste, presque Nouvelle Vague avant l’heure, sans omettre ? pour les scènes d’intérieur, les éclairages expressionnistes, déjà présents dans Fear and Desire. Hormis un combat de boxe et une poursuite dans les bas-fonds se terminant dans un atelier de mannequins de cire, le film est paradoxalement longuet pour son faible métrage et ressemble à un galon d’essai pour celui qui suivra.

 

L’Ultime Razzia (The Killing)

Film Noir – 1956 – 1h23

Rating: ★★★★★

Cette fois-ci, Kubrick ne rate rien du tout et signe un fleuron du genre avec cette première collaboration avec le producteur James B. Harris. Sous la houlette de Sterling Hayden (Johnny Guitar himself), une bande de malfaiteur prépare le hold-up des caisses bien fournies d’un hippodrome. Mais le plan millimétré au poil de cul près va partir en saucisse suite à une série de déconvenues et se terminer en carnage (d’où le titre en VO). Si Kubrick est encore sous hautes influences esthétiques de ses aînés (Fritz Lang, Orson Welles), il introduit ici l’une de ses thématiques favorites: le dysfonctionnement d’un système qui devait être sans faille. Jouant avec la chronologie des évènements, façon puzzle, The Killing demeure l’une des séries B les plus jouissives des années 50 aux cotés du En Quatrième Vitesse de Robert Aldrich.

 

Les Sentiers de la Gloire

Guerre – 1957 – 1h26

Rating: ★★★★★

Kubrick passe au niveau supérieur avec cette histoire atroce, inspirée de plusieurs faits réels, où des soldats français de la Première Guerre Mondiale sont fusillés « pour l’exemple » suite à un assaut complètement raté contre les tranchées allemandes. C’est notre Marseillaise qui en prend pour son grade au point que le film sera censuré dans notre pays pendant près de vingt ans. Bénéficiant d’une méga-star à son générique (Kirk Douglas), Kubrick rentre dans la cour des grands avec un sujet très sérieux et trouve enfin ce qui deviendra sa signature esthétique: travellings avant et arrière aussi longs que parfaits, très grande profondeur de champs, limpidité de la photographie (quasi glaciale dans les scènes du château)… Outre le dysfonctionnement systémique (la rigidité hiérarchique amène à une injustice meurtrière), on retrouve également d’autres thèmes qui seront tout aussi importants par la suite comme la fascination de Kubrick pour la Vieille Europe, la séparation hermétique entre les classes sociales et l’éternelle persécution du puissant sur le faible.

 

Spartacus

Péplum – 1960 – 3h04

Rating: ★★★☆☆

Certainement le projet le moins personnel de Kubrick puisqu’il fut appelé à la dernière minute pour remplacer Anthony Mann, viré par Kirk Douglas dès le début du tournage. Du moins, le réalisateur des Sentiers de la Gloire y assure un travail de réalisation honnête et livre un péplum dans les règles de l’art. Sur un scénario de Dalton Trumbo (Johnny Got His Gun), la révolte des esclaves contre Rome tranche par sa violence et les allusions graveleuses fusent entre Peter Ustinov, Charles Laughton et Laurence Olivier (« Tu préfères les huitres ou les escargots ? »). Hormis l’impressionnante avancée des légions romaines, il est difficile de reconnaître la touche de Kubrick qui se contente de cachetonner tout en démontrant qu’il est capable de gérer les productions les plus pharaoniques. Un exercice difficilement contournable à Hollywood si l’on veut prétendre réaliser par la suite des projets ambitieux comme 2001, l’Odyssée de l’Espace.

 

Lolita

Drame – 1962 – 2h33

Rating: ★★★☆☆

Dans les années 50, Vladimir Nabokov, génie de la littérature moderne originaire de Russie, fit scandale avec son roman Lolita, histoire provocante d’un homme sombrant dans la folie meurtrière dont le péché sera de s’éprendre d’une gamine de 12 ans. A partir du scénario rédigé par l’écrivain lui-même, Kubrick en fera un film qui n’évitera pas les polémiques malgré toutes les modifications préventives opérées sur l’histoire originale (moins de violence, Lolita a 15 ans, elle-même interprétée par une actrice qui en a beaucoup plus). Si Lolita accentue l’humour acerbe de Kubrick, il n’est cependant pas le chef-d’œuvre espéré, certainement la faute aux nombreuses concessions prises avec le matériau original et à une durée excessivement longue. Ce film marquera la fin de la collaboration avec son producteur James B. Harris et le début de l’affection de Kubrick pour les tournages en Angleterre.

 

Docteur Folamour (Dr. Strangelove)

Guerre – 1964 – 1h34

Rating: ★★★★★

La Guerre Froide inspirera, à l’orée des années 60, de nombreux films sur le péril atomique comme Le Dernier Rivage ou Point Limite mais aucun comme Dr. Strangelove. A la fois film de guerre, œuvre de science-fiction et comédie satirique, cette adaptation du roman de Peter George raconte comment un général américain, devenu paranoïaque suite à des problèmes d’érection, provoque la fin du monde en ordonnant des attaques aériennes contre l’URSS. Il s’agit encore d’une histoire de dysfonctionnement d’un système, ici un dispositif nucléaire de sécurité qui va se mettre en marche et que personne ne pourra arrêter. Politiciens incompétents, militaires zélés et scientifiques démiurges: les élites prennent encore plus cher que dans Les Sentiers de la Gloire, le tout nappé d’un humour cynique très appuyé. Kubrick offre trois rôles à Peter Sellers, déjà aperçu dans Lolita, dont le rôle titre du savant nazi réembauché par le gouvernement américain.

 

2001, l’Odyssée de l’Espace

Science-fiction – 1968 – 2h19

Rating: ★★★★★

La légende Kubrick commence véritablement ici. Définitivement installé à Londres, le réalisateur conçoit pendant près de cinq ans ce qui sera un tournant décisif dans le cinéma de science-fiction. Il s’adjoint les services d’Arthur C. Clarke, le Isaac Asimov britannique, pour concevoir une histoire mystique qui s’étend sur 3 millions d’années et qui traite de voyages spatiaux, d’extraterrestres, d’intelligence artificielle et de mutations, et ce, sans ressembler à quoi que ce soit de précédemment vu sur un grand écran. Les effets spéciaux révolutionnaires s’allient à une rigueur scientifique pour donner un film de SF suffisamment crédible et ambitieux pour mériter son statut de chef-d’œuvre du Septième Art comme le fut avant lui Metropolis de Fritz Lang, sans compter le ton ouvertement expérimental que Kubrick donne à son film lors d’un final psychédélique riche en interprétations diverses. Dans le dessein divin de l’Univers, l’homme de demain sera l’enfant des étoiles, appuyé musicalement par le mythique Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss qui renvoie 2001 vers les aspirations philosophiques de Friedrich Nietzsche. Grandiose.

 

Orange Mécanique

Anticipation – 1971 – 2h16

Rating: ★★★★★

A ceux qui aurait vu trop d’optimisme dans 2001, l’Odyssée de l’Espace, Kubrick répond par Orange Mécanique, son film le plus glacial et le plus provoquant. L’adaptation du roman d’Anthony Burgess ouvre grand les vannes en termes de sexualité et de violence pour décrire le futur proche. Malgré trois millions années d’évolution, l’homme reste un animal qui n’obéit qu’à ses pulsions primaires. Heureusement que la société est là pour lui imposer des limites. Mais que faire d’un garçon comme Alex DeLarge ? Dandy oisif le jour, chef de gang sadique la nuit, Alex se moque des règles comme des individus tant sa soif de désir et de puissance est insatiable. Autant lui bidouiller son cerveau pour le faire rentrer dans le rang. Encore du jamais vu avec cette fable dystopique où Kubrick repousse les limites du supportable (le film fut retiré de l’affiche dans de nombreux pays) dans une atmosphère cynique et outrancière. Si certains reprocheront à Orange Mécanique d’avoir vieilli par sa forme, son raisonnement aussi froid que lucide en fait l’un des films les plus intelligents sur notre époque.

 

Barry Lyndon

Drame historique – 1975 – 3h07

Rating: ★★★★★

En état de grâce artistique, Kubrick continue d’aligner des chefs-d’œuvre comme ce Barry Lyndon, fresque historique adaptée de Thackeray qui narre l’ascension sociale d’un bouseux irlandais vers les plus hautes sphères de l’aristocratie européenne. Sa chute n’en sera que plus douloureuse. Comme 2001 avec la SF, il y a un avant et un après Barry Lyndon. Difficile en effet de filmer le XVIIIème Siècle mieux que Kubrick qui, pour l’occasion, fait bricoler des objectifs afin de pouvoir tourner des scènes éclairées uniquement à la bougie. Mais, au-delà de la perfection technique et des soins méticuleux à retrouver le parfum de l’époque (les décors, les costumes, les maquillages), ce qui nous emporte est avant tout la densité et la cruauté des péripéties vécues par son personnage principal, jeune candide qui va se transformer lentement en véritable crapule. Ponctués de mythiques duels au pistolet et d’impressionnantes scènes de guerre (peut-être les meilleures du réalisateur), Barry Lyndon est le film le plus intense de Kubrick.

 

Shining

Fantastique – 1980 – 1h59

Rating: ★★★★★

Pour l’unique film d’horreur de sa carrière, Kubrick choisit d’adapter l’un des récents best-sellers de Stephen King, propulsé valeur montante de la littérature fantastique moderne suite au succès de Carrie de Brian de Palma. Histoire de maison hantée remise au goût du jour, Shining décrit la descente aux enfers de Jack Torrance, interprété par Jack Nicholson, écrivain raté qui accepte de garder avec sa famille un immense hôtel désert coupé du reste du monde par la neige. Les pouvoirs extrasensoriels de son fils Danny vont réveiller les fantômes des lieux et les choses vont très mal tourner. Plus hypnotique que terrifiant, en partie grâce aux travellings parfaits de Garrett Brown qui inaugure sa Steadicam, le film dépoussière le ghost story traditionnelle en la plaçant dans un cadre contemporain. Ici, pas de plancher qui craque, de porte qui grince ou de bruits dans l’obscurité. Le surnaturel est frontal et apparaît sans fioriture. Prenant des libertés avec l’histoire originale de Stephen King (ce qui fit hurler ce dernier), Kubrick conçoit un film d’épouvante minimaliste et original qui marque le genre à défaut de le révolutionner.

 

Full Metal Jacket

Guerre – 1987 – 1h52

Rating: ★★★★☆

S’il prend pour cadre la guerre du Vietnam, Full Metal Jacket parle avant tout des soldats et du processus de déshumanisation qui les transforme en machines à tuer. Le film est scindé en deux parties. La première se déroule dans un camp de Marines où le Sergent Hartman (interprété par Lee Ermey, ancien sergent instructeur) mène la vie dure à de jeunes bidasses (les anthologiques « Sir, Yes Sir »). La formation terminée (dans une déflagration de folie meurtrière), nous suivons durant la seconde partie le soldat Joker, provocateur invétéré joué par Matthew Modine, qui mettra la théorie en pratique sur le terrain. Kubrick reconstitue le Vietnam sur le sol anglais et signe un film de guerre à la portée universelle même s’il aurait peut être mérité quelques longueurs supplémentaires.

 

Eyes Wide Shut

Drame – 1999 – 2h39

Rating: ★★★★☆

Pour son ultime film, Kubrick s’offre le couple le plus prestigieux d’Hollywood, Tom Cruise et Nicole Kidman, pour l’adaptation d’une nouvelle d’Arthur Schnitzler, projet qui lui trottait dans la tête depuis des décennies. 400 jours de tournage pour ce film étrange où un mari, homme-enfant jaloux d’être exclu des rêves érotiques de sa femme, s’enfuit dans une virée nocturne solitaire prêt à commettre l’irréparable. Ses divagations l’amènent dans une orgie secrète où les élites forniquent entre elles, le film basculant ainsi dans le thriller paranoïaque. Kubrick, qui décédera avant la fin de la postproduction, décrit un monde décadent motivé par ses pulsions sexuelles et prêt à mettre en pièce un couple en crise. La solution pour ce dernier ? Se remettre à baiser, froide conclusion d’une filmographie exemplaire.

 

Pour finir, citons enfin les projets que Kubrick n’aura jamais pu mettre en œuvre et qui n’auront pas fini de faire fantasmer les cinéphiles: Le Lieutenant Allemand, film de guerre sur les parachutistes, La Vengeance aux Deux Visages dont le réalisateur fut écarté suite à une brouille avec Marlon Brando, un biopic sur Napoléon (référence absolue de Kubrick en matière de perfectionnisme) que Jack Nicholson aurait du interpréter, Aryan Paper phagocyté par La Liste de Schindler de Steven Spielberg, ce dernier récupérant les archives préparatoires de Kubrick pour l’ambitieux A.I. et qui démontre que le cinéaste avait encore beaucoup de choses à apporter au Septième Art.

 

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».