Alexandre Aja : la « Pure Nostalgie » Attitude

Alexandre Aja sur le tournage de "Piranha 3D"

 

 

 

 

Sous le signe de Wes Craven

Il est parfois étonnant de voir à quel point un réalisateur puisse marquer la carrière d’un autre. En effet, Wes Craven, auteur emblématique du cinéma d’horreur américain (La Dernière Maison sur la Gauche, Les Griffes de la Nuit, Scream), aura exercé sur Alexandre Aja une influence définitive. Fils du réalisateur français Alexandre Arcady et de la critique de cinéma Marie-Jo Jouan, le jeune Alexandre (né à Paris en 1978) rencontre celui qui deviendra son indécrottable acolyte, Grégory Levasseur, devant la couverture d’un numéro de Mad Movies. Ce dernier met en avant Shocker, slasher culte de Wes Craven où un serial killer exécuté sur la chaise électrique revient de l’au-delà pour se venger du monde entier. Les deux collégiens vont ainsi arpenter les vidéoclubs pour « bouffer du film » et se faire une culture du cinéma de genre avec une prédilection pour les films d’horreur américains des seventies. Outre les films de Wes Craven, Aja et Levasseur découvrent les classiques comme Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper, Fog de John Carpenter mais aussi des œuvres séminales comme Délivrance de John Boorman et Les Chiens de Paille de Sam Peckinpah. Le duo adolescent va ainsi commencer à écrire des scénarii sur le modèle de leurs influences.

Haute Tension (2003) : un billet pour Hollywood

Les choses s’accélèrent, peut-être même trop. Après un premier court-métrage remarqué au Festival de Cannes, Alexandre Aja réalise Furia, son premier long financé par son père alors qu’il n’a que 19 ans. Caprice d’enfant de star ? Reconnaissant lui-même qu’il manquait de maturité pour son histoire d’amour sur fond de dystopie, le jeune réalisateur verra son film essuyer à la fois un échec commercial et critique. Ainsi, les deux compères vont devoir se faire les dents sur les productions du père Arcady afin de gagner en professionnalisme. La mécanique entre Aja et Levasseur commence à se roder pour les œuvres à venir. Au premier la réalisation, au second la direction artistique.

Cécile de France dans "Haute Tension"

Décidant de s’atteler à un film d’horreur dans la veine de leurs influences, les deux compères conçoivent Haute Tension, un survival à la française qui se veut une approche sérieuse du genre en réaction aux bee-movies de l’époque, Bloody Mallory en tête. Mais la mise sur pied du projet se transforme en un parcours du combattant qui durera quatre ans. Car il est effectivement difficile de trouver des investisseurs pour un film d’horreur dans la langue de Molière, notamment face au manque d’intérêt du public français, préférant les productions américaines du genre, et à la frilosité des chaînes de télévision qui se voient mal préacheter un film qu’elles ne pourront pas diffuser en prime-time. Destinée au rôle principal de Haute Tension, Cécile de France est encore inconnue du grand public, malgré plusieurs films à son actif. Il faudra le succès de L’Auberge Espagnole de Cédric Klapisch pour convaincre M6 de se lancer dans le projet. Mais la chaîne revient rapidement sur sa décision en raison d’un fait divers sordide survenu à Paris (un type assassine sa copine en s’inspirant de Scream…Wes Craven quand tu nous tiens).

Le salut viendra de Luc Besson qui, par sa société Europa Corp, injectera les 2 millions qu’il manquait au budget. Mais le réalisateur du Grand Bleu vise déjà le marché international et impose au tandem une condition non négociable: rallonger le twist final de 20 pages là où il n’en prenait qu’une dans le scénario original. N’ayant guère le choix s’ils veulent voir enfin leur projet aboutir, Aja et Levasseur revoient donc leur copie et ce, au dépit de la cohérence de l’ensemble. Tourné dans le sud-ouest de la France, «dont les champs de maïs en font une Amérique alternative » selon Aja, Haute Tension obtient un score mitigé en France (un peu plus de 100 000 spectateurs) en dépit d’un accueil critique assez bon pour un film d’horreur et ouvre la voie aux futurs Martyrs, Calvaire et A l’Intérieur. Mais Alexandre Aja est loin d’imaginer l’accueil qui sera réservé à son film outre-Atlantique.

La Colline a des Yeux (2006) : la consécration mondiale

Ne souhaitant pas attendre quatre années supplémentaires pour faire un nouveau film de genre, Alexandre Aja accepte la proposition de Luc Besson de réaliser Banlieue 13. Mais l’un des acteurs principaux a un accident avant le début du tournage qui est par conséquent repoussé. Disposant d’un peu de temps devant lui, Aja part donc sur le Nouveau Continent pour assurer la promo de Haute Tension qui cartonne dans les festivals, notamment ceux de Sundance et de Toronto.

"La Colline a des Yeux", un remake encore plus extrême

C’est ainsi qu’il est approché par Wes Craven en personne qui cherche des réalisateurs pour ses projets, dont un remake de son cultissime film La Colline a des Yeux. Avec Levasseur, Aja écrit ainsi une nouvelle mouture du scénario, y incluant les idées sur les essais nucléaires secrets du gouvernement américain sur son propre territoire, voyant dans le projet une suite logique à Haute Tension (survival se déroulant sur une journée, famille massacrée…).

Concevoir le scénario de leurs propres films assure au duo français de préserver une forme d’indépendance face aux gros studios américains. De plus, venant du petit budget, les deux amis ont appris que savoir contrôler leur budget revient au final à conserver le contrôle du film. Ils arrivent à convaincre Wes Craven de délocaliser le tournage du Nouveau-Mexique au Maroc (décors identiques et moins coûteux). Mais, contrairement à la France où le final cut appartient juridiquement au réalisateur, Aja devra batailler avec la production, et surtout avec Craven, pour le garder sur son film. Les nombreux désaccords entre les deux hommes se règleront lors des projections test qui donneront finalement raison au Français.

Bien que très violent, La Colline a des Yeux obtient des critiques dithyrambiques et rapporte 70 millions de dollars, assurant au jeune réalisateur une place plus que confortable à Hollywood. Alexandre Aja devient même, au côté d’Eli Roth, James Wan et Rob Zombie, l’une des figures phares du splat pack, ce cercle très fermé de réalisateurs qui ont repoussé les limites du cinéma d’horreur des années 2000.

Mirrors (2008) et Piranha 3D (2010) : Aja le remaker ?

Après La Colline a des Yeux, Aja et Levasseur reçoivent le scénario d’Into the Mirror, projet d’un remake du film sud-coréen de Kim Sung-ho. N’étant pas spécialement satisfait de ce qu’ils lisent mais trouvant intéressante l’idée de faire un film d’épouvante en jouant sur la peur des reflets, les deux hommes réécrivent l’histoire de A à Z. Sous la houlette du prestigieux producteur Arnon Milchan ( JFK, L.A. Confidential, Fight Club), le film rebaptisé Mirrors bénéficie d’une superstar pour le premier rôle, Kiefer Sutherland,  pour un tournage en Roumanie. Aja se garantira une nouvelle fois un large contrôle sur le résultat final en ralliant la vedette de 24h Chrono à sa vision des choses. « Si la star est de son côté, c’est gagné confie le réalisateur, puisqu’elle peut refuser d’assurer la promo du film si elle n’est pas satisfaite du résultat final ». Un pouvoir de pression considérable sur les cadres de la Fox pour imposer, sur un film à gros budgets, des effets spéciaux encore plus gore que sur La Colline a des Yeux.

"Mirrors": une scène gore à s'en décrocher la mâchoire

Alexandre Aja retrouve les frères Weinstein de Dimension Film, qui avaient déserté la production de La Colline a des Yeux, pour un projet qui lui tient à cœur depuis longtemps : une suite à la saga Piranha initiée par Joe Dante en 1978. Désirant retrouver l’esprit des bandes horrifiques des années 80, il parvient à s’offrir le casting de ses rêves mais peu bankable (Richard Dreyfuss, Elizabeth Shue, Christopher Lloyd, Ving Rhames) et arrive à imposer un traitement 3D au résultat final. Une évidence pour un projet conçu comme un parcours de montagnes russes. Mais il y a un décalage entre la vision d’Aja et celle des frères Weinstein. Suite à leur mauvaise expérience du Grindhouse de Tarantino et Rodriguez, les nababs du néo-cinéma indépendant vendent Piranha 3D comme un film sérieux là où le réalisateur a conçu une comédie horrifique. Résultat: un gros malentendu qui fera à peine rentrer le film dans ses frais. Un constat amer pour Aja: « Le marketing a pris le pouvoir. La seule question pour les studios est dorénavant de savoir comment ils vont vendre leurs films ». C’est ainsi que le Français justifie le statut de remaker qui lui colle aux basques depuis qu’il est parti à Hollywood. Des scénarios originaux, Alexandre Aja assure en avoir à la pelle mais, face à la frilosité des studios, il faut désormais s’appeler James Cameron ou Christopher Nolan pour avoir le feu vert des studios pour des projets inédits.

Vers un retour du fils prodigue ?

Cobra, un rêve de gosse en passe de prendre forme

Alexandre Aja et Grégory Levasseur travaillent actuellement sur l’écriture de leur ambitieux projet: l’adaptation cinématographique de Cobra. « Par pure nostalgie ». Un rêve de gosse qui va prendre forme pour la bagatelle de 100 millions de dollars. Aja a conscience d’être face à un vrai challenge car, s’il est ultra-célèbre au Japon et en France, le manga culte de Buichi Terasawa est en revanche totalement inconnu aux Etats-Unis. Autre projet d’envergure: le remake de Maniac, le shocker ultime de William Lustig, qui sera coproduit par Thomas Langman et qui devrait être la première réalisation de Grégory Levasseur.

S’il semble redouter le prochain Scream 4 de (encore et toujours) Wes Craven, qui pourrait sonner le glas de l’horreur façon splat pack, Alexandre Aja se considère néanmoins comme un réalisateur hollywoodien privilégié par son statut de frenchie. Car, si par malheur, son aventure américaine devait se terminer, il sait qu’il pourra toujours revenir en France. En sauveur du cinéma de genre hexagonal qui en a grandement besoin ? Aja déclare ne pas avoir actuellement de projet allant dans ce sens. Une position qui pourrait paraître hypocrite pour un réalisateur qui refuse d’être un mercenaire et qui doit batailler en permanence pour garder le final cut des remakes sur lequel on le cantonne alors qu’il aurait désormais les pleins pouvoirs dans notre beau pays pour des projets beaucoup plus originaux et personnels. Mais redevenons sérieux deux minutes et oublions notre chauvinisme ! Car il serait ridicule de reprocher à un auteur de vivre son rêve hollywoodien jusqu’au bout, aussi nostalgique soit-il. Saluons donc la success story la plus impressionnante dans le cinéma fantastique qui ait été donnée à un réalisateur français depuis Jacques Tourneur.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».