Extraterrestres et Cinéma – Space Invaders

Les Soucoupes Volantes Attaquent (1956)

Comme le robot, l’extraterrestre est une figure incontournable de la science-fiction. Mais, là où le premier incarne la matérialisation de l’intelligence humaine et, par conséquent, la crainte de la perte de contrôle du créateur sur sa création, le second illustre quant à lui la peur de l’inconnu et la décentralisation divine de la place de l’Homme dans l’Univers.

Si les robots investissement lentement mais sûrement notre quotidien sans pour autant le transformer en un monde à la Asimov, la présence d’extraterrestres dans le Cosmos demeure au stade de l’hypothèse scientifique. Effectivement, la superficie démesurée de l’Univers et les récentes découvertes massives d’exo-planètes n’excluent pas l’idée que d’autres formes de vie, voire d’intelligence, aient pu se développer ailleurs que sur Terre. Mais imaginer que les extraterrestres puissent venir à notre contact relève à l’heure actuelle de la science-fiction, n’en déplaise aux ufologues et autres observateurs d’objets volants non identifiés. C’est ce qu’ont démontré le paradoxe de Fermi et l’équation de Drake qui, en prenant en compte un paquet de facteurs multipliés les uns aux autres, amène à un résultat avoisinant zéro. Ce qui signifie que c’est possible mais astronomiquement peu probable.

Qu’importe! Il en faudrait plus pour brider la créativité des auteurs de science-fiction qui ont fait de l’extraterrestre une figure majeure de l’imaginaire fantastique. A l’instar des fantômes, on ne croit généralement pas à l’existence des extraterrestres même si chacun connaît quelqu’un qui prétend avoir aperçu un truc bizarre dans le ciel. En revanche, le temps d’une histoire, on croirait à n’importe quoi.

De la Guerre Froide à la Guerre des Mondes

La Guerre des Mondes (1953)

Les années 50 représentent l’âge d’or du cinéma de science-fiction hollywoodien. Elles sont le reflet de la paranoïa qui règne aux Etats-Unis suite à la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la découverte d’un nouvel ennemi potentiel, doté de l’arme atomique, décidé lui-aussi à conquérir l’espace, prônant une idéologie économique à cent lieues de l’American Way of Life, utilisant un alphabet complètement différent et arborant un drapeau aussi rouge que la planète Mars. Sans oublier qu’en juillet 1947, les journaux relatent le crash d’un étrange appareil près de Roswell au Nouveau-Mexique qui ouvre la voie à l’ufologie et l’explosion des témoignages de citoyens américains ayant aperçu un OVNI. C’est donc en toute logique que les extraterrestres débarquent en masse sur les écrans.

Pourtant, les extraterrestres avaient envahi l’imaginaire bien avant les années 50. En 1898, H.G. Wells publie La Guerre des Mondes, un roman où les Martiens débarquent sur Terre dans un esprit de conquête et d’extermination. Utilisant tripodes, rayons destructeurs et autres armes auxquelles nous n’étions pas préparés, les extraterrestres belliqueux ne trouvent aucune résistance à leur machiavélique projet et détruisent la moitié de l’Angleterre. Le salut de l’Humanité viendra de nos microbes, terrassant les Martiens de maladies qu’ils ne connaissaient pas. Petit conseil pratique: si jamais vous rencontriez un extraterrestre qui veut vous désintégrer, commencez par lui éternuer à la figure. Adaptés de nombreuses fois, notamment par un certain Orson Welles qui se fit un nom en 1938 en terrifiant les Etats-Unis lors d’une pièce radiophonique devenue légendaire, La Guerre des Mondes est devenu le prototype des histoires d’invasions frontales d’extraterrestres. D’abord des vaisseaux qui inondent le ciel, puis un machin mystérieux qui en descend et c’est parti pour la destruction des monuments emblématiques de la civilisation humaine qui devra faire avec les moyens du bord pour assurer sa défense face aux envahisseurs.

En 1953, Byron Haskin sera le premier à adapter au cinéma le roman de Wells en déplaçant l’invasion aux Etats-Unis et il sera suivi par toute une flopée d’attaques massives venues de l’espace dont la plus significative sera le sobrement intitulé Les Soucoupes Volantes Attaquent (Earth vs. the Flying Saucers) de Fred F. Sears en 1956 qui combine La Guerre des Mondes avec le film d’OVNI, le conflit éclatant en raison d’un rendez-vous de négociation manqué entre humains et extraterrestres. Depuis La Guerre des Mondes (dont il y a eu pour l’année 2005 pas moins de trois adaptations, dont celle de Spielberg), les histoires d’invasions massives et guerrières d’extraterrestres n’ont guère évolué depuis la fin de la Guerre Froide, comme semble le suggérer la bande-annonce de Skyline. Et, comme l’a compris cet Allemand de Roland Emmerich dans son patriotique Independence Day (1996), si les Aliens veulent conquérir le Monde, c’est surtout le Nouveau Monde (en particulier les Etats-Unis) qui est dans leur collimateur (ce même monde qui fut envahi il y a bientôt six siècles par les puissances maritimes du Vieux Continent ; l’invasion extraterrestre illustre-t-elle une névrose collective ?). Peu étonnant par conséquent que les Etats-Unis deviennent les garants du Monde Libre. Du film d’invasions extraterrestres au film de propagande, il n’y a souvent qu’un petit pas à franchir. 

Mars Attacks! (1996)

L’un des rares réalisateurs à prendre le chemin inverse sera Tim Burton avec Mars Attacks! (1996) qui présente une Amérique bouffée par la corruption, le pouvoir et le patriotisme idiot. Les Martiens, facétieux mais impitoyables, ont désormais toute notre sympathie pour dézinguer le casting trois étoiles du film (Jack Nicholson, Glenn Close, Pierce Brosnan…) et planter leur drapeau de conquête dans le corps du président des Etats-Unis. Prenant à rebours la conclusion de La Guerre des Mondes, dont il n’est qu’un pastiche, Mars Attacks! verra ses petits hommes verts décimés non pas par les maladies terriennes mais par la musique country. Les Etats-Unis sauveront donc à nouveau le Monde, mais d’une autre façon.

La Chose tombée du Ciel

James Arness incarne La Chose d'un Autre Monde (1951)

L’extraterrestre belliqueux ne déploie pas forcément tout son arsenal militaire pour envahir la Terre. Il lui arrive souvent d’arriver en repérage, voire même, à l’instar du supposé visiteur de Roswell, de s’écraser sur notre sol comme une vieille merde.

C’est le cas de La Chose d’un Autre Monde de Christian Nyby (et pour certains d’Howard Hawks) qui, en 1951, est le premier à ouvrir la voie aux films d’extraterrestres. La Chose en question est un humanoïde de composition végétale (il tiendrait de la carotte) dont la soucoupe s’est écrasée dans la banquise arctique. Récupéré en état de congélation par les militaires d’une base scientifique, la Chose se réveille et, comme la créature de Frankenstein dont elle s’inspire pour les mouvements, elle n’est pas contente et sème la pagaille. Isolés du reste du monde, militaires et scientifiques se chamaillent: pour les premiers, il faut anéantir la créature, pour les seconds, il faut la préserver pour l’étudier. Quant au journaliste présent sur les lieux, il aura juste le droit de la fermer. L’agressivité de la Chose, qui peut faire repousser ses membres tranchés, mettra tout le monde d’accord et finira électrocutée. Les carottes sont cuites! Au journaleux de faire un vibrant message patriotique lorsqu’il retrouve le droit d’exercer sa profession à la fin du film. Bien avant l’ère du Maccarthisme, le message est clair: n’en déplaise aux intellos, ne laissons pas l’ennemi entrer sur notre territoire et tirons lui dessus jusqu’à ce qu’il disparaisse d’une manière ou d’une autre. Et puis surtout : Surveillons notre ciel ! En 1982, avec The Thing, John Carpenter fera une adaptation plus fidèle de la nouvelle initialement très pulp de John W. Campbell. A grands coups d’effets spéciaux révolutionnaires, la Chose sera vraiment terrifiante et les héros sauveront le Monde sans que ce dernier n’ait connaissance de leur sacrifice héroïque.

Les choses tombées du ciel sont légions dans les séries B des années 50. Citons Les Envahisseurs de la Planète Rouge (Invaders from Mars) de William Cameron Menzies (1953), où les occupants d’une soucoupe volante posée dans le sable s’emparent de l’esprit des curieux qui s’approchent trop près, ou le cultissime Météore de la Nuit (It Came from Outer Space) de Jack Arnold (1953) présentant des aliens monstrueux en forme de globes oculaires capables de prendre apparence humaine. N’oublions pas également les serial killers venus du fin fond du Cosmos, à l’instar de la limace passant de corps en corps (où plutôt de bouche en bouche) dans Hidden de Jack Sholder (1987), du chasseur intergalactique prenant pour gibier les membres du commando dirigé par Arnold Schwarzenegger dans Predator de John McTiernan (1987) ou de la femelle hybride en rut de La Mutante (Species) de Roger Donaldson (1995), auxquels des scientifiques peu finauds ont combiné l’ADN avec un séquençage envoyé depuis l’espace par une intelligence extraterrestre.

The Blob (1958)

Mais les monstres de l’espace n’ont pas toujours besoin de technologies sophistiquées pour atteindre notre planète. C’est même souvent le cas des plus idiots d’entre eux. Dans Danger Planétaire (The Blob) d’Irvin S. Yeaworth Junior (1958), c’est une météorite qui ramène une forme de vie extraterrestre, sorte de masse gélatineuse qui devient de plus en plus grosse au fur et à mesure qu’elle absorbe ses victimes. Dans un style moins horrifique se situe également Le Mystère Andromède (The Andromeda Strain) de Robert Wise (1971), adapté de Michael Crichton, présente un virus extraterrestre ultra-destructeur, revenu avec un de nos satellites. La lutte avec la chose de l’espace se fera cette fois-ci dans le plus grand secret, à coups de tests et d’observations au microscope, dans les laboratoires aseptisées d’un centre de recherche souterrain. Plus récemment dans Monsters de Gareth Edwards (2010), des créatures de l’espace, ramenées par la NASA, se sont développées de manière gigantesque dans la jungle mexicaine. Mais, entre cette nouvelle forme de vie qui a pris sa place dans la biosphère et les raids de l’armée US qui causent bien plus de dégâts civils, on ne sait plus trop où se situe la vraie menace pour l’homme.

Les Envahisseurs sont déjà parmi nous !

D’autres films de science-fiction présentent un autre type d’invasions extraterrestres, encore plus terrifiante, celles qui sont déjà bien avancées. En 1956, Don Siegel adapte le classique de l’écrivain Jack Finney L’Invasion des Profanateurs de Sépultures (Invasion of the Body Snatchers) où une petite ville des Etats-Unis se fait colonisée de l’intérieur par une étrange race d’extraterrestres. Ceux-ci se présentent d’abord comme des cosses, des graines végétales géantes, qui éclosent en s’appropriant l’apparence de leurs victimes pendant leur sommeil. Dénués de toute émotion, les doubles placent de nouvelles cosses chez leurs voisins et l’invasion acquiert ainsi une rapidité alarmante. Décelant des anormalités dans le comportement de son entourage, le héros découvrira la nature du complot bien trop tard et c’est une ville entière qui sera à sa poursuite lorsqu’il essaiera de s’enfuir pour avertir le reste du monde. Certains ont vu dans Invasion of the Body Snatchers une critique du Maccarthysme mais le film s’inscrit davantage dans une démarche patriotique paranoïaque. Comme les Communistes, les extraterrestres sont désormais parmi nous et menacent à nouveau l’American Way of Life en refusant de tondre leur pelouse et d’entretenir la chaussée, bref, de participer à l’effort national. Trente ans plus tard, John Carpenter reprendra à revers le message du film de Siegel avec Invasion Los Angeles (They Live!) où le peuple américain trime pour entretenir une élite extraterrestre qui tire secrètement les ficelles du libéralisme et de la société de consommation.

Le Village des Damnés (1960)

Le Village des Damnés (1960)

De l’autre côté de l’Atlantique, Le Village des Damnés de Wolf Rilla évoque en 1960 une autre crainte, également très en vogue aux Etats-Unis: celle de la perte de contrôle des parents sur leurs enfants. Adapté des Coucous de Midwich de John Wyndham, le film présente une autre invasion de l’intérieur, in utero pourrait-on rajouter. Dans un village anglais, tous les habitants sombrent collectivement dans un profond sommeil de plusieurs heures. Quelques temps plus tard, les femmes donnent naissance à une multitude d’enfants blonds aux yeux bizarres. Liés les uns aux autres, ceux-ci développent de puissant pouvoirs télépathiques et provoquent le suicide de quiconque cherchant à contrecarrer leurs funestes desseins. Seul un scientifique avisé parviendra, non sans y laisser sa vie, à éliminer la portée indésirable dans un final explosif.

Rencontres du Troisième Type (1977)

Lorsque l’on parle d’extraterrestre au cinéma, il est difficile enfin de ne pas évoquer le Petit Gris, certainement la figure la plus connue dans l’imaginaire collectif depuis le canular de l’autopsie de l’extraterrestre de Roswell. Le Petit Gris, de son vrai nom le Zeta Réticulien (tirant son nom de l’étoile d’où il viendrait) découle de l’ufologie et non de la science-fiction. Bien que l’on ait tendance au cinéma de les mettre dans le même sac, l’auteur de SF trouve ses extraterrestres dans son imagination tandis que l’ufologue se base sur des témoignages et des observations. Nous ne chercherons pas ici à déterminer lequel des deux est le plus allumé du cerveau mais, quoi qu’il en soit, les Petits Gris ont bel et bien investi les écrans. D’abord le petit avec The UFO Incident de Richard A. Colla (1975), téléfilm relatant les témoignages sous hypnose de Betty et Barney Hill (interprétés par Estelle Parsons et James Earl Jones), un couple d’Américains qui auraient été enlevés par des extraterrestres en 1962 (ce qu’on appelle une abduction) et qui sert d’argument principal pour les ufologues. Ensuite sur grand écran avec l’incontournable Rencontres du Troisième Type (Close Encounters of the Third Kind) de Steven Spielberg (1977) où une éminence de l’ufologie, le Dr. Josef Allen Hynek, endossera le rôle de conseiller technique. Brodant à partir des thèses découlant aussi bien de l’ufologie, de l’ésotérisme et des théories du complot, la sérié TV X-Files consolidera jusqu’à sa déclinaison au cinéma X-Files, le Film (1998) une trame complexe d’une invasion secrète d’extraterrestres en complicité avec une élite gouvernementale prêt à sacrifier la population dans une atmosphère nouvel-ordre-mondialiste, trame qui alimente l’une des plus importantes légendes urbaines à ce jour (voir le nombre incalculable de pages web à ce propos). Enfin, plus récemment Phénomènes Paranormaux (The Fourth Kind) d’Olatunde Osunsanmi (2009), une histoire d’abduction, joue la carte de la confusion en utilisant le format du docu-fiction sauf que la partie docu n’est elle-même que pure fiction.

Dans un prochain article, nous verrons que les extraterrestres ne sont pas là uniquement pour nous exterminer ou nous dominer.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».