George A. Romero: le Maître des Zombies

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A l’occasion de la sortie DVD de son nouveau film Survival of the Dead, Opening réédite en DVD et Blu-Ray la première trilogie culte des zombies de Romero. Une occasion de revenir sur la filmographie parfois inégale d’un des maîtres du cinéma d’horreur moderne.

George Romero et ses amis

La Nuit des Morts-Vivants, Zombie et Le Jour des Morts-Vivants : une trilogie séminale

Dès son premier long-métrage en 1968, Romero redéfinit une figure horrifique qui va proliférer sur plus de 40 ans de cinéma fantastique: le zombie. Pour La Nuit des Morts-Vivants (Night of the Living Dead), il va librement s’inspirer d’un roman de Richard Matheson, Je Suis Une Légende (1954), où l’unique rescapé d’une épidémie ayant transformé l’Humanité en vampires doit organiser sa survie. Monde sans espoir, contamination de proches amenant à leur destruction, maison barricadée pour se protéger de la menace extérieur : telles sont les idées que Romero va piocher dans le livre pour l’appliquer à son premier film de zombies où  plusieurs personnes viennent se réfugier dans une demeure encerclée de morts-vivants. Ces derniers obéissent à des règles qui ne seront jamais remises en question dans les volets suivants: tous les morts reviennent à la vie, le seul moyen de les neutraliser est d’attaquer leur cerveau, ils ne sont avides que de chair fraîche humaine et leur morsure transforme à son tour la victime en mort-vivant. Pour espérer survivre, les protagonistes devront autant faire face au danger qui les confine qu’à leurs propres dissensions. Romero placera toujours cette thématique au cœur des volets suivants de sa trilogie, les violents désaccords entre les personnages ayant bien plus raison d’eux que les zombies affamés qui les assiègent. Si La Nuit des Morts-Vivants est intellectualisé à sa sortie, son immense succès le place au rang des films essentiels du cinéma d’horreur.

Le comité d'accueil de Zombie (1978)

Romero attendra dix ans pour réaliser une suite avec Zombie (Dawn of the Dead) coproduite par Dario Argento. L’épidémie a progressé à travers le monde, la société se décompose désormais entre ceux qui prennent les armes et ceux qui attendent un remède, parquant où ils peuvent leurs proches zombifiés. Armés jusqu’aux dents, trois hommes et une femme choisissent cette fois-ci de s’installer dans un immense centre commercial qu’ils vont devoir sécuriser (le lieu regorge de morts-vivants) afin de profiter des confortables stocks de nourriture. Mais lorsqu’une bande de Hell’s Angel décide de piller les lieux, c’est une nouvelle guerre fratricide qui va sceller le destin des personnages. Critique à peine déguisée de la société de consommation, Zombie bénéficie d’un budget plus confortable (1,5 millions de dollars) bien que modeste pour un film de cette envergure. Romero en profite pour multiplier les effets gore sans négliger l’aspect de claustration instauré par La Nuit des Morts-Vivants.

En 1985, Le Jour des Morts-Vivants (Day of the Dead) conclut la trilogie avec son volet le plus noir. L’Humanité semble réduite à une poignée de militaires et de scientifiques enfermés dans un bunker souterrain. Mais entre le désir urgent des uns de quitter les lieux et la volonté des autres de comprendre la nature de l’épidémie, les désaccords finissent par éclater de manière violente et l’intrusion des zombies remettra les pendules à l’heure. Encore plus tendu et gore que Zombie, Le Jour des Morts-Vivants est l’occasion pour Romero de s’attacher à ses zombies à travers le personnage de Bub qu’un savant fou essaie de domestiquer, non sans réussite. A l’inverse des zombies qui y sont montrés en stade de ré-humanisation, les militaires avec leurs barbes hirsutes et leurs comportements primaires face à la seule femme du groupe semblent en revanche régresser au stade de l’Homme des Cavernes.

Romero a réalisé indépendamment ces trois films sur près de vingt ans. Pourtant, ils forment une trilogie construite qui préserve une continuité temporelle (chaque film correspondant à une phase significative de l’avancement du fléau) sans se départir de sa logique resserrée (de plus en plus de zombies et de moins en moins de survivants). Ils proposent une vision pessimiste de l’Humanité qui, n’arrivant pas à s’accorder avec elle-même, est vouée à sa propre destruction. Cette trilogie parfaite aura un écho sans précédent dans le cinéma fantastique moderne, le zombie façon Romero ayant donné naissance à un sous genre de films d’horreur qui fait toujours recette plus de quarante ans après sa création (voir notre dossier à ce sujet).

Sorcières, vampires et Stephen King

En dehors des films de zombies, Romero s’est essayé durant sa carrière à d’autres thématiques du cinéma d’horreur (genre dont il avait pourtant que peu d’affection à ses débuts). Après les questionnements existentialistes de son introuvable deuxième film, There’s Always Vanilla, considéré comme une erreur de parcours par Romero lui-même, il réalise Season of the Witch en 1972, une histoire de desperate housewife s’émancipant dans la sorcellerie. Devant faire face à un budget ricrac, Romero agrémente son récit d’expérimentations visuelles pour les scènes de rêve. Mais le film reste un échec.

Martin (1977) et ses dents en plastique

En 1973, le mal traduit La Nuit des Fous Vivants (The Crazies) lui permet de renouer avec les ficelles de son premier succès. Un produit chimique dilué dans la rivière transforme les habitants d’une petite ville en tueurs sanguinaires. Le mal se propage à une vitesse alarmante et l’armée instaure la loi martiale. Un groupe de civils parvient toutefois à s’enfuir. S’il n’égale pas La Nuit des Morts-Vivants, ce quatrième film n’en reste pas moins significatif dans l’œuvre de Romero. Le cinéaste s’essaie à la multiplication des points de vue, renforçant la tension dans les scènes de panique où il excelle. Sur de nombreux points, The Crazies ressemble à une ébauche de l’introduction du Zombie qu’il réalisera cinq ans plus tard.

Plus intimiste, Martin (1977) est le portrait d’un adolescent tueur buvant le sang des femmes qu’il viole. Dans ce film, la nature du mal rongeant le jeune héros est volontairement indéfinie. Ce dernier tient davantage du vampire (il aurait 84 ans, son oncle l’appelle Nosferatu voyant en lui les signes d’une malédiction familiale) que du serial killer, commettant ses meurtres sans se départir d’un rituel traduisant une déviance sexuelle (il ne prend du plaisir que lorsque sa victime est endormie). Film préféré de Romero, Martin est peut être l’une de ses œuvres les plus subtiles dans sa manière de replacer la sexualité indissociable du mythe du vampire dans un cadre pathologique.

Stephen King dans Creepshow (1982)

Après le succès de Zombie, Romero prend son public par surprise avec Knightriders (1981), OVNI filmique où des marginaux en armures organisent des joutes médiévales sur des motos. Après cet intermède anarchiste, le cinéaste collabore avec l’écrivain Stephen King qui n’a jamais tari d’éloges au sujet de ses films de zombies. Le résultat, qui sort en 1982 sous le nom de Creepshow, est un film horrifique composé de cinq sketchs, tous écrits par le roi du roman d’épouvante dans le plus pur style des comics façon Tales from the Crypt. Le succès est au rendez-vous et entraînera un deuxième volet en 1987 que Romero ne réalisera pas malgré sa participation au scénario. Il retrouvera Stephen King en 1992 avec l’adaptation de son roman La Part des Ténèbres (The Dark Half) où un écrivain doit faire face à son double maléfique.

Entre temps, Romero réalisera Incidents de Parcours (Monkey Shines) en 1988 et Deux Yeux Maléfiques (Due Occhi Diabolici) en 1990. Le premier est l’histoire d’un scientifique paraplégique assisté d’un singe qui devient agressif. Le second est une collaboration initiée par Dario Argento sur des adaptations de nouvelles d’Edgar Poe (Wes Craven et John Carpenter ayant décliné l’invitation du maître italien).

Retour aux sources

Après La Part des Ténèbres, Romero disparaît des salles obscures pour les restes des années 90 avant de revenir en 2000 avec Bruiser, où un homme ayant perdu son visage se venge de ceux qui l’ont humilié. Retour perdant pour le réalisateur qui s’est vu également écarté de l’adaptation filmique du jeu vidéo Resident Evil en raison de divergences artistiques.

Vingt après Le Jour des Morts-Vivants, Romero revient au motif qui l’a rendu célèbre. Bénéficiant d’un casting conséquent (Dennis Hopper, Asia Argento, John Leguizamo …), Le Territoire des Morts (Land of the Dead) permet au cinéaste de refaire surface. Bien qu’il tranche avec la continuité de la première trilogie, ce nouveau film de zombies démontre que l’auteur n’a toujours pas perdu sa hargne contestataire. Toujours dans un monde post-apocalyptique, l’Humanité est désormais divisée en trois parties segmentées: les riches à l’abri dans un gratte-ciel, les pauvres dans un ghetto et les morts-vivants au loin. Ces derniers se réorganisent une sorte de quotidien, reproduisant mécaniquement les gestes de leur vivant. Mais las de servir de cibles aux mercenaires qui viennent récupérer les marchandises abandonnées, les zombies se rebellent et partent en masse vers les vivants afin de leur régler leurs comptes. Le film, s’il a pu décevoir les fans en dépit de son succès critique, ressemble à un intermède entre deux sagas.

Diary of the Dead (2007): filmer des zombies, quoi qu'il arrive!

En effet, pour la première fois de sa carrière, Romero enchaîne les films de zombies, commençant même une nouvelle série avec Chroniques des Morts-Vivants (Diary of the Dead) en 2007. Reprenant l’invasion de zombies à son point de départ, le film opte pour la caméra DV embarquée, façon Cloverfield de Matt Reeves. Plus modeste et pourtant plus réussi que Land of the Dead, Diary of the Dead montre la fulgurance de la contamination filmée par un groupe d’étudiants de cinéma et envoie au passage une charge critique envers les médias de masse.

Dernier en date, Survival of the Dead, qui sort ces jours-ci (hélas, directement en DVD) prend pour héros les militaires pilleurs aperçus dans Diary of the Dead. Ils se retrouvent entre les feux de deux familles rivales d’une petite île qui ne sont pas d’accord sur le traitement à accorder à leurs défunts (les abattre ou bien les enfermer dans un enclos ?). A 70 ans, le réalisateur s’offre un western gothique où les zombies ne servent qu’en toile de fond. Aurait-t-il fait le tour de la question ? Qu’importe, le procédé fonctionne toujours et, bien que ces nouveaux films de morts-vivants n’égalent pas ceux de la première trilogie, ils démontrent l’inventivité permanente de Romero sur un sous-genre dont il est non seulement le géniteur mais également le maître incontesté.

The Vug

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About The Vug

Utilisant que très rarement sa soucoupe volante en raison de son mal des transports, The Vug passe ses journées devant la télévision en se gavant de nicotine (l’unique aliment terrien qu’il peut supporter). En attente d’une régularisation de sa situation (ses papiers d’identité n’étant pas reconnus par l’administration), il descend régulièrement au bistrot en bas de chez lui, toujours accueilli par le patron d’un affectueux « Et un p’tit blanc pour le p’tit gris ! ».